Conte 5 Version Writer's Cut -3
Conte 5 – Writer’s cut - 3
Belinda Laddhyn et le Trèfle magique
Lui, sortant de ce bureau, marcha droit devant lui. Ses mâchoires se serraient l’une contre l’autre. Son cœur cognait dans sa poitrine comme ses pas claquaient sur le carrelage immaculé de ce couloir. Il n’avait qu’une envie : retourner dans ce bureau, choper cette connasse par sa tignasse et cogner sa gueule de con contre son putain de bureau de merde !
Elle ne savait pas ce que c’était. Elle ne savait pas ce que c’était de devoir se justifier en permanence devant des cons plus cons que soi-même. Des cons qui ne comprenaient rien, qui ne voulaient pas comprendre. Des cons trop contents d’avoir ce petit pouvoir sur les autres qu’ils en profitaient pour faire chier le monde alors qu’eux-mêmes étaient incapables de faire la moindre chose sans se planter dix fois, sans chialer sur leur sort et crier qu’on vienne les aider. Lui, personne ne l’avait jamais aidé. Cette putain de connasse, elle, ne pouvait pas en dire autant. Elle avait sans doute pleuré dans les jupons à sa maman adorée ou supplié son gentil papa chéri pour qu’il décroche son téléphone et qu’il lui trouve un boulot. Elle ne savait rien. Elle ne savait ce que c’est que d’avoir peur, de ne pas avoir d’avenir. Elle ne savait pas ce que cela fait d’avoir l’impression de ne pas avoir le droit de dire la moindre chose sans être rabaissée, de devoir tout accepter : insultes, humiliation, chantage à peine déguisé. Elle ne savait rien de tout ça. Quelqu’un comme elle le ne saurait jamais et ne pourrait jamais le comprendre, ni même le concevoir. C’était hors de sa portée.
Le reste de la journée, elle le passa à ressasser. « Dire qu’on n’a pas le choix c’est de la lâcheté ». Elle avait les mots de ce pauvre connard qui résonnaient en elle. Elle n’arrivait pas à se concentrer. Cela tournait en boucle dans sa tête. Elle avait le choix, elle pouvait se battre. Elle pouvait refuser cet avenir. Le fait qu’elle soit une femme, ses origines, ça n’avait rien à voir avec la force qu’elle avait en elle. Elle pouvait se battre. Mais à chaque fois qu’elle pensait à cela, elle avait l’image de son père qui surgissait dans sa tête comme un diable de sa boîte. Et cette image la terrorisait. Elle ne serait jamais capable de l’affronter. Elle ne pouvait pas c’était son unique famille, c’était son père. Elle n’avait plus que lui et malgré tout elle l’aimait. Elle ne pourrait pas. Elle se sentait alors tellement faible. Elle était lâche. Il avait raison ce pauvre connard. Elle était lâche, une salope de lâche !
Enfin, sa journée prit fin. Comme tous les soirs, elle
rentra chez elle. Mais il y avait quelque chose de différent. Ses mots
résonnaient toujours en elle comme une ritournelle qui revenait et revenait et
revenait encore et encore...euh oui je
sais que c’est le principe de la ritournelle…euh…pour quoi vous me
prenez ? Je suis pas con hein ! Dans « ritournelle », y a
« ritour » ce qui en arabe ça veut dire « retour ». Vous me
prenez pour qui ! Y a pas que vous qui avez un peu culture générale !
Comme tous les soirs, elle prît une douche. Et, sans même
manger quelque chose, elle se prépara à sortir pour rejoindre un bar comme tous
les autres soirs. Plus le moment de partir approchait, plus elle avait cette
sensation de brûlure à l’estomac qui s’intensifiait. Ce n’était que du stress,
un peu d’anxiété peut-être se disait-elle à cause de l’autre pauvre connard qui
lui avait foutu la tête en vrac. Bien
fait ! Vous remarquerez que je n’ai pas ajouté « pour ta gueule
grognasse de merde de putain de ta race qui me sort par les yeux »,
j’essaie d’être poli. Pour vous, je fais des efforts. Pour vous je ferai
tout ! Tout !
Elle savait ce qu’elle voulait. Elle savait ce qu’elle faisait et elle savait ce qui l’attendait. Rien ne l’aurait arrêtée. Mais alors qu’elle se maquillait, brusquement elle s’arrêta. Elle se regarda dans le miroir de sa salle de bains. Sa brosse à cil se mit à trembler dans sa main. Sa respiration faisait gonfler sa poitrine. Elle avait l’impression d’être trop serrée, que ses narines ne laissaient plus suffisamment passer d’air. Cet air tellement essentiel qui commençait à lui manquer.
- « Putain de salope ! » lança-t-elle à son reflet.
Bien décidée, à rejoindre un bar, et se faire tringler comme une salope par le premier mec qui passerait, elle descendit de chez elle, grimpa dans sa voiture et mit le contact. Mais elle ne démarra pas. D’un coup, la peur l’envahit. Elle sentit brusquement son cœur s’emballer. Elle n’arrivait plus du tout à respirer. Elle avait l’impression que tout s’accélérait autour d’elle, que tout tournait autour d’elle, qu’elle était en train de perdre le contrôle d’elle-même et des événements. D’un coup, tout son corps se mit à trembler. Elle aurait voulu sortir de cette voiture, se précipiter, s’enfuir droit vers chez elle. Mais elle ne savait pas où était ce « chez elle » et de toute façon, jamais ses jambes n’auraient pu la supporter. D’un coup, elle sentit cette douleur en elle exploser comme jamais elle ne l’avait fait, ce mal qui avait grandi en elle toute cette après-midi, qui avait grandi en elle depuis tellement longtemps. Elle s’écroula sur son tableau de bord pleurant sa souffrance, hurlant sa détresse, sa colère. Elle frappa et frappa cette saloperie de volant de m… j’ai été poli hein ? Vous êtes fier de moi ? Dites-le moi je vous en supplie ! J’ai tellement besoin qu’on me dise de gentilles choses.
Ce soir-là, comme les soirs suivants, elle ne sortit plus. Elle resta devant cette télé dans son appartement où il n’y avait que le strict nécessaire, un frigo, une table, une chaise, cette petite télé, un canapé, un lit. Les murs n’étaient ni peints ni tapissés ni même décorés. L’appartement de passage de quelqu’un qui n’était pas là pour y rester. Son téléphone avait beau lui signaler que son profil était tagué, plusieurs fois, sur l’application de rencontre d’un soir qu’elle utilisait, elle s’en foutait. Qu’ils utilisent une autre qu’elle pour se branler !
Ce pauvre connard, il lui avait fait quelque chose. Ce qu’il lui avait dit, l’obsédait. Elle le revoyait debout devant elle, la regardant. Ce regard indéfinissable qu’il avait sur elle à cet instant-là l’avait perturbée et la perturbait encore. Ce connard de merde, si elle revoyait ou si elle le croiserait dans un couloir, elle lui casserait sa putain de gueule. Il lui avait bousillé la tête ce con-là !
J’interviens juste pour vous faire remarquer que ce n’est pas moi qui suis mal poli c’est elle…pas moi !
Les 6 et 7 mai 2014. Un mardi et un mercredi.
Il avait désormais ces dates en objectif, gravées sur une
pierre. Elles étaient pour lui comme deux glaives vacillant au-dessus de lui,
prêts à détruire tout ce qu’il avait fait, tout ce qu’il avait enduré, tout ce que
pourquoi il s’était battu, tout ce que qu’il espérait, pour tous les deux. Mais quel talent j’ai envie de dire !
Quelle tournure de phrase ! Allez-y vous ! Faites-en
autant !...euh...mais…mais je vous en dis des choses comme ça, moi !
Pensez donc à Notre-Dame ça va vous calmer !...Comment vous pouvez me dire
ça ! Moi qui fais tout pour vous divertir, vous faire oublier votre vie de
merde, misérable, paumée dans un bled pourri ! Fini, je ne vous parle
plus ! Fini ! Terminé ! Plus jamais de la vie ! Mais sachez
que je souffre ! Je souffre terriblement et que vous en êtes
responsable ! Adieu !...Et vous ne me retenez même pas ! C’est
dégueulasse ! Dégueulasse !
Il avait sept semaines devant lui.
Sept semaines durant lesquelles il revisserait, durant lesquelles sa fille lui ferait réciter les cours qu’il avait pris pour se préparer au concours.
Sept semaines durant lesquelles ils feraient leurs devoirs ensemble.
Sept semaines durant lesquelles il se dirait qu’il faisait une belle connerie, qu’il ferait mieux de trouver un boulot pour assurer un avenir plus ou moins potable à sa fille, le sien était de toute façon plus que foutu.
Sept semaines durant lesquelles il douterait de pourvoir y arriverait.
Sept semaines durant lesquelles, à chaque fois qu’il poserait les yeux sur sa fille en train de faire ses devoirs, en train de jouer à la console ou de refuser qu’il lui achète un jouet parce que cela coutait trop cher, il saurait qu’il n’avait pas le droit d’échouer. Chaque fois sa motivation redoublait et il redoublait d’effort, recommencer et recommencer les exercices d’anaux de concours, jusqu’à ce que cela devienne un automatisme.
Sept semaines où certains jours, il se dirait qu’il allait tout envoyer balader, qu’il préférait regarder un film plutôt que de s’emmerder avec cette connerie de concours. Mais dans un coin de sa tête, il n’avait pas oublié cette pauvre connasse de conseillère formation à qui il espérait faire bouffer son relevé de note, l’enfoncer dans sa putain de gueule de con jusqu’à ce qu’elle en pisse le sang.
Sept semaines qui passèrent vite. Très vite
Le 6 mai. 5h37.
Il n’avait pas dormi de la nuit, guettant l’écran de son radio réveil, comptant les minutes, les heures qui le séparaient encore du début de ce foutu concours. Et maintenant que le jour pointait son nez, son stress, son anxiété redoublait. Il y était. Bientôt, il saurait si tous ses efforts, tous ses sacrifices, seraient récompensés. Cela lui appartenait désormais. Il avait travaillé pour cela. Beaucoup d’autres qui seraient dans la même salle que lui aujourd’hui n’en avaient certainement pas fait autant. Il ferait de son mieux. Tout ce qu’il pourrait.
Encore cinq minutes et bien que ce concours ne commence pas avant neuf heures, il se lèverait, se doucherait, préparerait le petit déjeuner de sa fille. Lui ne pourrait rien avaler de toute façon. Puis, il l’aiderait à faire sa toilette, l’habillerait et ils partiraient. Il la déposerait à l’école et lui se rendrait vers celle qui deviendrait peut-être la sienne à la rentrée prochaine.
Mais, pour le moment, il devait aller aux toilettes, ses tripes partaient en vrille. Il se dirigea alors cette sa salle de bains, puis s’y doucha et s’habilla.
Il se rendit alors dans sa cuisine. Sa fille était déjà levée. Elle voulait lui faire une surprise et lui avait préparé le petit déjeuner. Un large sourire se dessina sur son visage lorsqu’elle le regarda.
- « Tu dois manger. Autrement, tu vas te sentir pas très bien, et tu risques même de faire le malaise à cause de la peau de la glycémie, ils l’ont dit la fois passée à la télé ».
- « Ben…faut surtout pas que je fasse de la peau de la glycémie alors » lui dit-il en lui faisant un gros bisou.
- « Tu t’assis et je te donne ton Banania. J’ai mis la confiture sur tes tartines et tu manges tout ! Hein ! Et tiens ton jus d’orange que c’est plein de vitamines tu sais ! Comme ça tu seras bien réveillé ».
Tandis qu’elle s’en allait chercher la casserole de chocolat, il la regardait dans son petit pyjama rose, ses pantoufles en forme de grosses têtes de licorne claquaient sur le lino. Elle grandissait tous les jours. Il n’avait pas le droit d’échouer. Il n’avait pas le droit de la décevoir. Et il ne la décevrait pas.
Elle lui apporta alors ce chocolat. Assisse sur ses genoux, elle prit son petit déjeuner avec lui. Et, pour elle, il devait être bien meilleur que tous ceux qu’elle avait pris depuis qu’elle était née, car c’était elle qui l’avait préparé pour son papa. Elle se disait que comme ça il réussirait.
Pour lui, c’était une autre histoire. Avaler des tartines recouvertes d’une couche de beurre d’un bon centimètre et d’autant de confiture alors que son estomac jouait au yoyo autour de son trou de balle n’était pas la meilleure des idées. Mais là encore, cela lui aurait fait de la peine et cela lui était inconcevable.
Il y arriverait. Pour elle. Pour Amanda.