CONTE 7

 



Conte 7

 

Le Retour de la Reine




A ma connaissance, tout ce qui va suivre n’est jamais arrivé à personne, et je dis bien à personne…pour ce que j’en sais en tout cas…et si par le plus grand des hasards, ce qui serait quand même pas de bol faut bien l’avouer, c’était arrivé alors je le dis, je le crie, je le hurle même, tout de suite : c’est pas de ma faute à moi ! Ok ? Parce que j’ai pas écrit tout ça pour souffrir moi !

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Ce que je dis en gros, pour que ce soit complètement et totalement clair entre nous, c’est que de la même façon que ce que Star Wars est à la science ce que ce récit l’est à la réalité. Là, franchement, Je ne peux pas mieux vous le dire !...Non ? Ben alors !

 

 

 

Elle peinait à se reconnaître.

 

Chaque jour, lorsqu’elle se regardait dans le miroir après avoir pris sa douche, elle ne reconnaissait plus ce reflet. Elle ne reconnaissait plus celle qu’elle devenait, qu’elle était devenue, qu’elle s’était laissée devenir. Elle n’avait plus le même visage, ni le même corps. Elle perdait ses cheveux. Elle avait l’impression d’avoir quelqu’un d’autre en face d’elle. Ce n’était pas elle. Plus elle. Et cela n’avait plus la moindre importance.

La plupart du temps, elle se séchait rapidement et enfilait son T-shirt, sa combinaison de travail, ses chaussettes, le tout en évitant de se regarder, de penser.

Elle n’aspirait qu’à une chose, qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il neige ou, comme aujourd’hui qu’il fasse une chaleur caniculaire : sortir. Sortir de cette maison. Sortir de là. Sentir le soleil sur son visage, sur sa peau, la fraicheur de la rosée du matin, le vent ou le froid. Se retrouver seule. Toute seule. Elle savait qu’elle pourrait alors respirer, qu’elle serait alors un peu libre durant ces quelques heures-là.

C’était pour ça que chaque matin elle se levait bien avant le soleil. Pour cela que chaque matin, après avoir laissé sur la table de la cuisine un petit déjeuner soigneusement préparé, elle s’en allait rejoindre ses chèvres, ses moutons et ses brebis. Et certains jours, elle n’attendait que ça pour s’échapper.

Lorsqu’elle avait terminé de nettoyer l’étable, elle emmenait, généralement, ses bêtes vers leur pâture. Là, elle regardait le soleil se lever sur ce royaume qui était désormais le sien.         Il n’était pas bien grand. Il n’était pas bien beau. Même plus que pourri par endroit. Il n’y avait rien de bien ici. Rien de bon. Et ce moment était le seul qu’elle appréciait. Le seul qui avait, plus ou moins, un peu d’importance, encore, pour elle. Parfois, regardant ce ciel qui prenait d’incroyables teintes jaunes et orangées, elle autorisait ses pensées à vagabonder.   Cela lui faisait parfois du bien lorsque la nuit avait été difficile. Comme cette nuit. Elle se demandait ce qu’ils faisaient, s’ils étaient heureux. Elle l’espérait si fort. Peut-être étaient-ils partis en vacances, en famille. Peut-être étaient-ils dans une grande maison avec pleins d’enfants et surtout pleins d’animaux. Elle aurait tellement aimé être avec eux. Juste les revoir. Savoir. Parfois un fin sourire se dessinait sur son visage lorsqu’elle repensait à sa vie d’avant, à ce qu’elle aurait pu être aujourd’hui si la vie n’avait pas choisi de lui faire prendre un autre chemin. Même si elle regrettait d’être là, elle ne regrettait pas le choix qu’elle avait fait d’y être. Jamais elle ne regretterait ce choix-là. C’était pour eux qu’elle l’avait fait en sachant ce qui l’attendait. Même si elle n’avait pas, tout à fait, imaginé les choses de cette façon-là. C’était généralement à ce moment-là que sa douleur intérieure devenait plus intense. Ce n’était pas grave. Elle avait l’habitude d’avoir mal maintenant. Ce n’était pas grave. Bientôt espérait-elle, il n’y aurait plus de souffrances ni de douleurs, plus de peurs, plus d’angoisses. Il n’y aurait plus que ce repos qu’elle appelait ardemment de tous ses vœux. Elle n’y emporterait pas grand-chose car, ici, elle n’avait rien. Juste cette image, ce soleil, ce ciel et son amour pour eux. Toujours aussi présent et plus fort chaque jour.

Comme souvent, elle sentait cette douleur grandir en elle alors elle se remettait à s’occuper de ses bêtes et s’interdisait toute autre pensée pour aujourd’hui.

 

Ce matin-là, son regard se figea, comme son pied avant de s’abattre sur une minuscule touffe d’herbe. Elle se figea devant ce trèfle à quatre feuilles qui se dressait à quelques centimètres de la semelle de sa botte en plastique. Délicatement, elle en recula le pied et s’agenouilla.        Elle le prit alors tout aussi délicatement dans sa main sans le retirer de terre. Un fin sourire se dessina de nouveau sur son visage. Elle sentit alors au très fond d’elle ce sentiment. Ce sentiment que tout ça, ça n’allait pas durer. Cela ne pouvait pas durer ainsi. Tout ça allait changer. Tout ça…elle s’interdit alors de ressentir davantage ce sentiment. Mais quelque chose en elle s’était réveillé comme si quelque chose allait arriver. Jamais plus rien de bien ne lui arriverait se dit-elle alors. Et elle se remit au travail, laissant ce trèfle derrière elle, dans la terre. Là où était sa place. Comme sa vie d’avant, ses souvenirs et ses sentiments.

 

 

Chaque jour, comme depuis quatre mois maintenant, elle partait marcher avec sa meilleure amie. C’était devenu une habitude prise pendant le confinement du printemps lorsqu’elle avait choisi de venir en aide aux plus vieux du village en allant faire leur course.

Pâquerette s’était, alors, montrée moyennement, très moyennement, emballée à l’idée de porter des paniers chargés de riz et de nouilles, de pots de yaourt, de légumes et autres conserves sur son dos. Amanda avait donc tenté le coup avec les deux ânes gris qu’elle avait récupérés quelques semaines plus tôt, leur propriétaire n’en voulant plus. Son terrain perdait de sa valeur à cause de leurs foutus sabots. Il allait donc les envoyer à l’abattoir pour quelques mottes de terre aplaties. 

Ernest et Diguy étaient taillés pour ce genre de travail. Et ils ne rechignèrent jamais à la tâche, comme Amanda qui mit, progressivement, en place, avec l’aide de la gérante de la supérette du village, un véritable service de livraison à dos d’âne au cours des huit semaines que durèrent le confinement.

Tous les trois ne ménagèrent pas leurs efforts. Chaque jour, ils allèrent livrer les courses, des médicaments ou juste prendre des nouvelles des plus vieux, de ceux qui ne pouvaient pas ou de ceux qui avaient peur de sortir. Ils allèrent parfois chercher le traitement des animaux chez le vétérinaire du village d’à côté et même y conduire le vieux chien d’une non moins vieille dame pour qu’il y soit soigné.

Amanda n‘attendait rien en retour. Elle avait décidé de venir en aide aux habitants du village. Elle s’était débrouillée toute seule pour tout mettre en place. Et elle avait tout fait pour que cela fonctionne. Personne n’aurait pu l’en dissuader.

 

 

Quelques semaines après la fin du confinement, tous les trois furent invités à la Mairie où Amanda reçut un beau diplôme et ses deux ânes un joli ruban, chacun, des mains de la Madame la Mairesse en personne. La jeune édile salua ce que tous les trois avaient fait au cours d’une petite cérémonie. Ils eurent même droit à une jolie photo exposée dans le hall de la mairie sous laquelle un court texte relatait l’histoire de la Gamine aux ânes.

On verserait bien une petite larme, hein ?! C’est ça, ouais ! Je vous ai vu essuyer votre petit œil, discrétos ! Faut pas avoir honte d’être sensible ! C’est une bonne chose…tu veux un câlin mon gros loup ? Allez viens voir Papa !...euh…dis comme ça, ça peut prêter à confusion je viens de m’en rendre compte…euh…désolé !

 

L’été était finalement arrivé. Certains appelaient toujours. Non pas pour qu’elle fasse leurs courses mais juste pour avoir de ses nouvelles, de celles de ses ânes ou de Pâquerette. D’autres passaient, parfois chez eux, pour lui apporter des accessoires pour ses animaux, pour qu’elle puisse s’en occuper. D’autres encore passaient juste comme ça pour lui dire bonjour.

Damian était tellement fier d’elle. En quelques mois, elle avait tellement changé. Elle était devenue une jeune fille, parfois même une jeune femme, aux idées bien arrêtées, qui décidait de plus en plus par elle-même, qui devenait de plus en plus indépendante, qui savait ce qu’elle voulait et qui faisait ce qui fallait pour l’obtenir…qui peut aussi péter un câble sans que personne n’y comprend quelque chose...enfin...la mienne elle est…euh…un ange voilà on va die ça…ah, oui un ange ! Mon Dieu !

 

Elle grandissait si vite. Trop se disait-il surtout lorsqu’il la voyait se faire bronzer en maillot de bain dans leur cour. Elle n’avait à peine quatorze ans, c’était encore un bébé et elle avait déjà le corps d’une gamine de dix-sept ou dix-huit ans. Et rien qu’à l’idée de savoir ce que penseraient les petits dégueulasses de son collège à la rentrée prochaine, Damian en était malade. Il aurait tellement voulu qu’elle soit encore, très longtemps, sa petite fille, cette petite fille qui le bassinait à longueur de journée avec ses foutues licornes. C’était comme si, un soir, cette petite fille était partie se coucher et que le lendemain matin une jeune fille était apparue à sa place. Elle avait tellement grandi, tellement changé qu’il avait du mal à s’y faire. Et dire qu’en plus, un jour, bientôt, elle partirait faire ses études, qu’elle rencontrerait quelqu’un et qu’elle se construisait une vie et un foyer. C’était tout ce que Damian voulait pour elle, tout ce qu’il avait toujours souhaité pour elle et tout ce qu’il redoutait aussi. Et même si elle avait la tête sur les épaules, il préférait ne pas penser à tout ça pour le moment. Ça allait déjà bien assez vite comme ça, bien trop vite à son goût, bien trop vite pour lui qui avait l’impression d’être complètement largué. Et ouais mon pote et un jour elle va venir chez toi pour te dire que tu vas être grand-père…boum ! Première claque dans la gueule…et qu’elle part avec un mec qui aura une boucle d’oreille dans le nez et qui veut devenir joueur d’ukulélé dans un groupe de hard rock…et boum ! Claque version double dose dans la gueule du pépé !

 

 

Pour elle, rien n’allait trop vite. Tout semblait se passait comme au ralenti. Les jours, les heures, les minutes, les secondes, tout semblait être figé. Seule variait la partie de son corps qui ne la faisait pas souffrir.

Comme chaque fois, elle attendrait que ça se passe. Comme chaque fois, elle aurait l’impression de ne pas être véritablement là, comme si elle regardait ça sur un écran, comme un mauvais film dont on attend la fin avec impatience en redoutant que le prochain n’arrive trop vite et ne soit encore pire. Quand cela devenait trop difficile à supporter, trop dur, elle se refugiait dans ses souvenirs, avec eux. Son corps était là. Elle le cédait volontiers à cette bête enragée, qu’elle s’en amuse, qu’elle le prenne, qu’elle le secoue, qu’elle le déchire, qu’elle s’en serve comme d’un défouloir. Elle, elle s’en allait loin. Très loin. Elle imaginait une vie qui ne serait jamais réalité. Elle attendait que ce soit terminé, que cette bête immonde en ait terminé, que cette bête possédée se soit calmée et son démon rassasié, jusqu’à ce qu’elle finisse par s’en aller. C’était pour eux qu’elle supportait tout ça, grâce à eux qu’elle pouvait l’endurer. Le reste, cela n’avait pas d’importance. Il y avait très longtemps que cela n’en avait plus.

Puis, comme chaque fois, elle reprenait son corps, revenait l’habiter. Elle recommençait à respirer, recommençait comme si de rien n’était, sans une larme ni remords ou regrets, sans qu’elle n’ait poussé le moindre gémissement ou la moindre plainte. C’était aujourd’hui d’une banale anormalité pour elle. Une normalité certains jours.

 

 

Comme bien souvent, ce jour-là, Amanda avait décidé de partir à l’aventure avec Pâquerette. Elle s’était préparée un sac avec des sandwichs, surtout, ses petits gâteaux…et surtout ses saletés de gâteaux secs autrement elle gueule mais elle gueule comme c’est pas permis…et c’est toujours sur moi qu’elle gueule…euh…oui je vous laisse lire tranquillement et j’arrête de me plaindre…c’est juste que j’aurai préféré avoir un chien certains jours…, de l’eau pour elle et sa grosse vache de copine et une dizaine d’euros pour se payer un bon gâteau à la pâtisserie ou un truc du genre si elle en avait envie. Elles partirent se promener dans les rues du village, aux alentours, dans les champs, la forêt.

Vers les midis, elles se trouvèrent un joli petit coin ombragé pour manger et se reposer un peu. Puis, elles poussèrent jusqu’au village d’à côté, histoire de changer un peu, de passer par les ruelles et les chemins qu’elles n’avaient pas encore empruntées.

 

L’heure du goûter arrivait et Amanda était de plus en plus tentée par cette alléchante patte d’ours qu’elle s’était achetée à la boulangerie. Elle décida de s’arrêter à la lisère de la forêt et engloutit cette bonne pâtisserie en quelques bouchées.

Attendant de digérer, elle profita du beau soleil et discuta avec Pâquerette de tout et de rien. Comme souvent, Amanda se confia à elle sur ce qu’elle ressentait depuis pas mal de temps maintenant. Ce manque, cette sensation de vide plus présente certains jours que d’autres mais qui était toujours là en elle. Cette tristesse aussi. Et tandis qu’elle lui parlait, elle serrait dans sa main ce pendentif monté sur cette chaine en or qui n’avait jamais quitté son cou toutes ces années.

Elle lui manquait tous les jours. Elle lui en voulait bien sûr. Mais aujourd’hui le manque était plus fort que la rancune ou la colère. Et il le serait toujours d’après elle. Elle prit alors son vieux portable, rafistolé de partout, et commença à regarder les quelques photos qu’elle avait d’elle.

Elles restèrent là encore un petit bout de temps, à ne rien faire d’autre que profiter du beau soleil. Il faisait bon. Il y avait cette agréable sensation de fraîcheur qui venait de la forêt, pas un bruit. Seulement quelques gazouillis d’oiseaux, quelques bourdonnements d’insectes et Pâquerette avait l’air de bien aimer l’herbe qui poussait là.

 

 

Mais bien vite, déjà, l’heure du retour arriva, Amanda se dit qu’elles reviendraient ici toutes les deux. Elle aimait bien cet endroit, elle s’y sentait bien. Après avoir pris soin de ramasser le papier de sa pâtisserie, sa bouteille d’eau et tout ce qu’elle aurait pu laisser trainer là, elles se remirent en route.

 

Longeant la forêt, Amanda remarqua un petit chemin de terre et de cailloux qu’elles n’avaient jamais emprunté. Elle décida alors de le prendre pour voir où il menait. Elles s’y enfoncèrent toutes les deux.

Elles y marchèrent un bon bout de temps sans apercevoir la moindre personne ni percevoir le moindre bruit. Soudain, la forêt commença à s’éclaircir et elles arrivèrent en vue d’une ferme. Le chemin y conduisait et s’y arrêtait. Amanda ne s’en approcha pas. Elle regarda seulement autour d’elle essayant de trouver un passage pour ne pas avoir à refaire chemin inverse. Mais visiblement, il n’y en avait pas. Elle en trouverait peut-être un la prochaine fois. Pour le moment, il commençait à se faire tard et elles avaient encore un bon bout de route à faire pour rentrer à la maison.

Amanda allait faire demi-tour, lorsque machinalement son regard fut attiré par une fine silhouette en combinaison de travail verte qui venait de derrière la bâtisse principale de cette ferme. Son regard alors se figea. Tout à coup, elle sentit son cœur s’emballer, ses mains, son corps se mettre à trembler. D’un coup, elle fut comme prise d’une envie de crier, d’hurler, de pleurer. Elle fut comme aspirée dans un tourbillon qui engloutissait tout autour d’elle comme tout ce qu’elle avait cru ou imaginé. Elle avait l’impression qu’elle ne comprenait pas ce qu’elle voyait. Elle eut alors le réflexe de sortir son portable et de prendre une photo.

Comme si elle avait senti sa présence, cette fine silhouette se retourna vers la forêt mais n’y vit que la pénombre des arbres. Amanda, alors, s’enfuît tirant derrière elle, cette pauvre Pâquerette.

Elle se mit à courir, à courir de plus en plus vite, aussi vite qu’elle le pouvait. Pâquerette avait dû mal à la suivre. Amanda courut et courut encore sentant cette douleur, cette souffrance en elle, cette cicatrice qui ne l’avait jamais quittée s’ouvrir de nouveau. Tandis qu‘elle courait, elle sentit les larmes couler sur ses joues, son souffle devenir de plus en plus court et saccadé. Elle aurait voulu hurler, crier, s’arrêter pour pleurer mais elle ne le pouvait pas. Elle ne le pouvait pas. Il fallait à tout prix qu’elle rentre chez elle, auprès de son père, qu’elle lui dise. Il le fallait. Il devait le savoir. Elle devait lui dire tout de suite !

 

 

Damian, ce soir-là, était rentré plus tôt. Il s’était douché, rasé. Il avait remisé son portable et les habits d’infirmier libéral qui lui étaient liés. Il n’aurait plus à les enfiler durant la bonne quinzaine de jours qui arrivaient. Pour fêter ça, il s’était senti de faire un barbecue pour lui et sa, désormais, grande fille. Il avait donc acheté tout ce qu’il fallait : quelques bonnes petites saucisses épicées, quelques bonnes petites côtelettes à la sauce piquante et s’était même laissé tenter par quelques bonnes brochettes qui passeraient toutes seules. Il avait préparé une bonne salade de belles tomates bien vinaigrées. Il était en train d’installer son barbecue et d’y verser le charbon de bois quand il entendit cette voix stridente hurler :

 

-          « Papaaaaaaaaaa ! Papaaaaaaa ! ».

 

Aussi fort qu’une vache meuglait, comme les putains de sirène d’alarme du Gondor :

 

-          « Meuuuuuuuuuh ! Meuuuuuuuuuh ! »    

 

Damian ferma alors les yeux, souffla, soupira et se mordit les lèvres. Quelle connerie elle avait bien pu faire pour gueuler de cette façon !...vous remarquerez que je n’ai rien dit. J’aurai pu. Mais je n’ai rien dit…je voulais juste vous le faire remarquer, c’est tout ! Mais je voulais déjà dit moi aussi j’existe…c’est tout…voilà…voilà…surtout me demandez pas ce que j’aurai dit…non…c’est méchant ce que vous dites en plus de ce vous pensez !

 

Qu’est-ce qu’elle allait, encore, lui ramener cette fois : un éléphant au cerveau lent et non volant ? Un chameau portant un chapeau et adepte du jeu de go ? Un hippopotame champion de slam à la recherche de sa grosse femme ? Quoi encore ?

 

Plus elle se rapprochait, plus les cris et les meuglements devinrent fort, plus Damian était tenté de se mettre à courir très vite et surtout très, très loin ou d’utiliser le couteau qu’il avait dans les mains pour s’ouvrir les veines.

Mais cela n’aurait rien changé. Elle l’aurait poursuivi jusqu’aux confins de la Terre et même jusqu’aux enfers. Alors il attendit là devant ce barbecue entendant ces :

 

-          « Papaaaaaaa ! Papaaaaaaa ! »

 

Et ces :

 

-          «  Meuuuuuuh ! Meuuuuuuh ! »

 

Et ces :

 

-          « Papaaaaaaaaa ! Meuuuuuuuh ! Papaaaaaaaa ! Meuuuuuuuuh ! Papaaaaaa ! Meuuuuuuh ! ».

 

Euh…nan je dis rien. Plus rien !

 

Enfin, elles arrivèrent, jaillirent dans la cour intérieure de ce corps de ferme, meuglant et beuglant autant l’une que l’autre et aussi fort qu’elles le pouvaient. Damian prit alors une grande respiration et se tourna vers elles.

 

Mais son regard changea lorsqu’il vit l’état d’Amanda. Elle était en nage, ses joues étaient rouges et noircies. Elle pleurait et hurlait aussi fort que sa poitrine se soulevait et qu’elle peinait à respirer. Et cette pauvre Pâquerette était, elle, à bout de souffle. Elle se dirigea alors vers son box et s’y laissa tomber comme la grosse vache qu’elle était.

Damian, aussitôt, se dirigea vers la jeune fille, la fit s’asseoir, lui donna à boire. Elle ne cessait de parler mais ce qu’elle disait n’avait aucun sens. Elle mélangeait tout. Damian, alors, sentit son cœur de père s’emballer, le stress l’envahir. Elle était complètement retournée, paniquée, à l’ouest.

Il essaya de la calmer, lui dit de respirer doucement, d’attendre un peu avant d’essayer de parler, de reprendre sa respiration.

 

Au bout de quelques minutes, Amanda commença à se calmer. Mais le regard qu’elle avait, il ne lui avait vu qu’une seule fois. Il lui donna, encore, à boire, essaya de la rassurer.  Mais que lui dire ? Il ne savait pas de quoi il s’agissait.

Enfin, Amanda recouvra une respiration plus normale et recommença à lui parler. Elle lui expliqua qu’elles se promenaient, qu’elle avait acheté un gâteau et qu’elle l’avait mangé et puis qu’elle l’avait vue. Elle l’avait vue. Mais pas elle. Elle ne l’avait pas vue, elle. Mais elle si, elle l’avait vue. Là, devant elle, comme elle le voyait lui.

 

-          « T’as vu qui ? »

-          « Belinda ! Je l’ai vue, Papa ! J’arrête pas de te le dire !...[Damian eut un moment d’absence, comme si son disjoncteur interne avait sauté à la suite d’une hausse brutale de tension]…Regarde ! Mais regarde ! » insista-t-elle en lui tendant son vieux portable.

Damian le prit et se figea de la voir sur cette photo. C’était bien elle. Il n’y avait aucun doute.

 

Et alors qu’il ne pouvait s’empêcher de regarder cette silhouette sur cette photo, d’un coup, Amanda renvoya, comme un geyser, la patte d’ours qu’elle avait engloutie quelques dizaines de minutes plus tôt.

 

 

Plus tard, le temps que sa grande fille se calme, se douche et se change, Damian nettoya son barbecue et les quelques bons gros morceaux de patte d’ours à peine digérés qui en nappaient le charbon de bois. Ça tournait en boucle dans sa tête. Elle était là-bas, à moins de cinq bornes de lui, comment c’était possible ? Comment c’était possible qu’il ne soit jamais tombé dessus ? C’était pas possible !

Lorsqu’Amanda vint le rejoindre, ce ne fut que pour en parler et en parler encore. Elle voulait à tout prix aller la voir. Il le fallait pour elle. Lui, en revanche, en était moins sûr. Il n’était pas prêt à ça, à savoir qu’elle avait sans doute un mari, une famille peut-être, une vie sans lui, sans eux. Il n’était pas prêt à abandonner ce petit espoir qu’un jour peut-être il la rencontrerait comme ça au détour une rue, par hasard. Ils parleraient et qui sait peut-être…qu’entre eux tout recommencerait. C’était un petit espoir qui lui avait permis de faire comme s’il avait tiré un trait sur ce qu’il ressentait toujours pour Belinda. Mais…

Mais là, aller la voir, ça mettrait un terme à tout, à cet espoir, à eux. Et il n’était pas prêt pour ça. Il ne le serait jamais de toute façon.

 

-          « Il faut qu’on sache. Papa, il faut qu’on aille la voir pour passer à autre chose. T’en as pas assez toi de te demander si un jour elle revenait ce qui arriverait, t’en as pas assez d’espérer. Moi je veux savoir pourquoi elle est partie... » lui dit Amanda « j’en ai besoin, Papa. Pas toi ? ». 

 

Il n’en était pas convaincu. Pas du tout. Mais Amanda, elle, en avait besoin. Elle le lui répéta un nombre incalculable de fois. Pour elle, il ferait ce sacrifice. Et peut-être, même, que cela lui ferait du bien à lui aussi. Mais en même temps comment faire ça ? Ils ne pouvaient pas débarquer la bouche en cœur en disant : « coucou c’est nous que v’là ! Tu te souviens ? Tu nous as largués comme deux pauvres merdes ! ». Elle n’avait peut-être jamais parlé d’eux à son mari si elle en avait un…ils ne pouvaient pas arriver comme ça de but en blanc et, qui sait, mettre le bordel dans sa vie d’aujourd’hui.

 

Amanda fit, alors, quelques recherches sur Internet, les réseaux sociaux, histoire de se renseigner. Mais il n’y avait pas la moindre trace d’elle ou de sa famille ou d’une seule personne qui portait le même nom qu’elle. La jeune fille élargit alors sa recherche aux exploitants agricoles de la région. Après un bon bout de temps, elle finit par tomber sur un site participatif qui listait les fermes de la région vendant directement leur production aux particuliers. Cette ferme y figurait pour ces fromages de chèvres, de brebis et sa production de légumes biologiques. Cela aurait pu leur fournir une raison…une raison comme une autre, un hasard comme un autre.

 

Damian n’en était pas convaincu. Pas du tout. Si cela n’avait tenu qu’à lui, il aurait oublié tout ça. Mais Amanda…

 

 

Quelques jours plus tard.

Le samedi suivant, histoire de faire genre « c’est le week-end et je me balade avec ma grande fille » et surtout le temps de digérer, se préparer psychologiquement, d’encaisser la bonne claque qu’il allait se prendre en pleine figure, Damian, pas vraiment folichon, si un jour il l’avait été, et Amanda, visiblement anxieuse, étaient en route vers cette ferme.

 

Dans la voiture, aucun mot ne fut échangé, seule la radio mettait un peu de vie dans l’habitacle. Et tandis que la radio laissait Mika beugler comme un chipmunks sous prozac, ils s’attendaient à tout et en même temps à rien. Ils voulaient la voir, savoir, comprendre peut-être. Juste la voir, la revoir. Lui dire au revoir, cette fois. Peut-être. Ils ne savaient pas vraiment. Ils ne savaient plus. Et plus la route défilait devant eux, plus l’un comme l’autre sentaient le stress monter.

Enfin, ils arrivèrent devant cette ferme où il y avait quelques voitures déjà stationnées. Damian coupa le contact, prit une grande respiration et souffla, plus vraiment sûr de vouloir être là.

 

-          « Ça va ? » lui demanda Amanda.

-          « J’ai l’impression que je vais dégueuler, si tu veux savoir »

-          « Sois poli. J’aime pas quand t’es grossier »

-          « Et toi ? »

-          « J’ai l’impression que je vais dégueuler, si tu veux savoir ».

Ils sourirent.

-          « Si tu veux tu peux rester…[il n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’elle sortit de la voiture, son masque à la main]…pourquoi j’ai dit ça ! »

 

A son tour, il descendit de cette voiture. Ensemble, ils suivirent les flèches cartonnées jaune et orange fluo soigneusement découpées, l’odeur de fromage et du crottin de chèvres ignobles qui se mêlaient généreusement dans l’air. Ils se dirigèrent vers une vieille cellule frigorifique plantée au beau milieu d’un champ verdoyant.

 

Là, quelques personnes, quelques couples de touristes, faisaient la queue pour acheter quelques-uns de ces bons fromages de la bonne campagne et quelques bons légumes pleins de bonne terre. Et aucune d’entre elles, aucun ne portait de masque et ne semblait même pas s’en soucier.

 

-          « Bande de connards ! » se grogna Damian, regardant tous ces gens agglutinés les uns aux autres.

 

Et comme eux, ils firent la queue.

 

Amanda regardait partout autour d’elle. De plus en plus nerveuse, elle commença à faire les cent pas et s’éloigna. Lui fixait l’intérieur de cette vieille cellule réfrigérée où il n’y avait encore personne derrière le comptoir.

 

Plusieurs longues minutes s’écoulèrent. Enfin…elle arriva un plateau de dégustation dans les mains.

 

Damian, d’un coup, sentit son cœur se mettre à battre, se serrer. Il aurait voulu filer de là le plus vite possible et surtout le plus loin possible. Mais, tout à coup, il ne fut plus sûr. Ce n’était pas elle. Ce n’était pas possible. Il ne la reconnut pas tout de suite. Car même s’il faisait une chaleur caniculaire, elle portait une combinaison de travail verte à longue manche dans laquelle elle flottait largement, un bandana rouge lui couvrait les cheveux. Elle avait tellement changé. Elle avait les traits tirés, son teint était tellement pâle et elle était tellement maigre que, sur le coup, Damian se dit qu’elle s’était trompée. Amanda s’était trompée, ça ne pouvait pas être elle. Ce n’était pas possible. Mais lorsque ses yeux croisèrent les siens. Il sut. Il n’y avait aucun doute possible.

 

A ce moment-là, Belinda eut un moment de recul, le plateau qu’elle tenait se mit à trembler. Aussitôt, elle sentit son cœur se mettre à cogner dans sa poitrine. Une peur affreuse s’empara alors d’elle. Le revoir, là comme ça. Elle aurait voulu fuir le plus loin possible, aller se cacher dans la plus sombre des cavernes, aller se cacher là où il ne la verrait pas, où elle ne le verrait pas. Là où il ne verrait pas ce qu’elle était devenue. Cette chose affreuse.

 

Tandis qu’elle servait les gens devant elle, elle sentait son cœur battre tellement fort qu’elle avait l’impression qu’il allait exploser. Ce n’était pas possible se disait-elle ce n’était pas lui. Elle s’obligeait à ne pas le regarder. Mais parfois, un court instant, ses yeux ne lui obéissaient pas. Elle aurait tellement voulu aller se jeter dans ses bras et en même temps elle aurait tellement voulu qu’il ne la voie pas. Elle aurait tellement voulu qu’il ne lui parle pas. Elle aurait tellement voulu qu’il ne la regarde pas. Plus elle servait les gens, plus elle sentait en elle cette intense douleur l’envahir, une atroce souffrance. Une incroyable peur se saisissait d’elle un peu plus chaque fois qu’une personne, qu’un couple ou un autre s’en allait, chaque fois qu’il se rapprochait d’elle, chaque fois qu’il faisait un pas dans sa direction. De plus en plus, elle sentit cette peur lui dévorer les entrailles. 

 

Enfin, son tour arriva. Elle se mit alors à trembler comme une feuille son teint déjà si pâle le devint encore plus. Elle avait l’impression qu’elle allait tourner de l’œil et jamais elle ne leva les yeux vers lui. 

 

-          « Bonjour Belinda, je suis content de te revoir…[il avait la voix enrayée comme si une main invisible s’était emparée de son manche à virilité et, d’un coup, avait fait remonter ses deux boules dans sa gorge. Il n’y avait aucune agressivité dans sa voix, ni dans son regard. Elle leva les yeux vers lui, le regarda]…comment tu vas ? »

-          « B…bonjour…et…toi ? » lui répondit-t-elle avec des trémolos dans la voix. Les tressautements de ses lèvres trahissaient son émotion.

-          « Ça va. Ça irait mieux s’il faisait moins chaud »

-          « C’est…c’est pas agréable ce temps-là, c’est…c’est vrai »

-          « Je…alors…c’est toi qui fais ces fromages ? »

-          « On les fait ici, oui…[lorsqu’il entendit ce « on », Damian sentit ce poignard déjà en lui depuis un moment s’enfoncer, d’un coup, encore plus profondément et se mettre à tourner sur lui-même pour que la plaie reste, cette fois, béante. Malgré la douleur, il ne laissa rien paraître]…avec le lait de mes chèvres et de mes brebis…on est en…tout est bio ici »

-          « Ben si c’est bio c’est que c’est beau…bio…bion…bon  alors ».

Là, un large sourire se dessina sur son visage. Un sourire comme elle n’en avait plus eu depuis très longtemps.

 

Tout à coup, son regard se figea quand une jeune femme blonde vint le rejoindre, le visage dissimulé sous un masque écossais et qu’elle lui prit la main. Belinda reçut alors un coup de poing à l’estomac. Son visage s’assombrit alors. Mais lorsque cette jeune femme enleva son masque, ce fut pire que tout ce qu’elle avait imaginé une seconde plus tôt. Elle sentit son cœur se faire broyer, écraser, déchiqueter, sa respiration se bloqua. Elle remarqua, alors, le pendentif autour de son cou. Elle sentit les larmes naître dans ses yeux. Elle n’avait qu’une envie descendre de cette remorque et se jeter dans ses bras, la prendre dans les siens. Mais à cet instant, un homme, un géant aussi corpulent que moustachu, au teint cuivré et mal rasé vint les rejoindre. Là, le visage de Belinda changea. Il se ferma totalement. Son regard devint vide comme si l’ombre de ce géant la faisait disparaître. Damian se présenta alors comme un vieil ami qui passait par-là en se promenant avec sa fille, Amanda.

 

-          « Et moi je suis le mari : Rochdi Oudjiin, enchanté » lui dit cet homme au charmant sourire, au timbre et à la voix posée qui ne correspondaient pas à son physique.

 

Après plusieurs minutes à échanger des banalités, avec ce mec très aimable, sur le temps de ces derniers jours et les fromages en général. Après en avoir acheté quelques-uns et quelques-uns de ces bons légumes qui finiraient la poubelle. Après les avoir payés. Ils discutèrent encore une bonne dizaine de minutes de la désertification médicale de nos pauvres campagnes, des récoltes plus difficiles, du manque d’eau ou du changement climatique. Des banalités auxquelles Belinda semblait extérieure. Ses yeux fixaient le sol même si parfois ils se risquaient, furtivement, vers Amanda qui arborait ce regard de gremlins inquisiteur qu’elle avait, encore, parfois, lorsqu’elle était en colère ou stressée. Jamais elle ne baissa les yeux ni devant elle encore moins devant cet homme.

Avant de prendre congés, Damian leur dit que s’ils avaient besoin de masques, de gel hydro-alcoolique ou de quoi que ce soit d’autres, ils pouvaient passer au cabinet ou lui passer un coup de fil. Quand il ferait sa tournée, il viendrait les leurs déposer. Puis, il tendit à cet homme qui le dépassait de deux bonnes têtes sa carte qui l’en remercia toujours bien aimablement et de plus en plus amicalement.

 

Après les avoir salués, ils s’en allèrent. Là encore, ni Amanda ni lui ne se retournèrent ou n’échangèrent le moindre mot avant d’être revenus à la voiture.

 

Là, Damian eut besoin de quelques minutes pour reprendre sa respiration. Amanda le regarda. Jamais, quelques minutes plus tôt, elle n’aurait pu imaginer qu’il était touché de la revoir, qu’il en était affecté. A la façon dont il avait parlé avec cet homme ou s’était comporté, cela ne s’était pas vu. Et si, elle, elle ne l’avait pas vu alors personne ne l’aurait remarqué. Mais maintenant elle le voyait affecté comme rarement elle l’avait vu. Elle posa alors sa main sur la sienne. Il la regarda.

 

-          « Tu vas bien ? » lui demanda-t-elle avec cette fragilité dans la voix et cette souffrance dans son regard

-          « Faudra bien…et toi ? ». Elle souleva les épaules.

 

 

Sur la route du retour, aucun d’eux n’échangea le moindre mot. Encore. Ils étaient enfermés dans leurs pensées. Chacun dans leur coin. Chacun dans sa tête. Damian savait aujourd’hui que tout était fini, que cet espoir qu’il avait nourri ces quatre dernières années s’évaporait. Il n’y en avait plus aucun, désormais, de retrouver cette vie avec elle. Et cela lui était aussi douloureux que le jour où elle était partie. Cela n’avait jamais cessé de l’être. Et ça ne cesserait jamais de l’être. Il devrait désormais faire sans comme il avait fait avec ces dernières années. Putain de vie de merde ! Ce n’était pas possible quand même ! Comment elle avait pu se mettre avec cet Homer Simpson version chameau et dromadaire. C’était pas possible ! Ça lui retournait le bide tout ça. C’était fini. Terminé ! Fini ! Mais putain, comment elle avait pu les laisser tomber pour finir comme ça ! Version belle des champs à traître des moutons ! Jamais il ne l’aurait imaginée comme ça. Là, dans une vie comme ça. Ça ne lui allait pas. Ce n’était pas une vie pour elle. Elle méritait mieux que ça. Tellement mieux. Tellement mieux qu’un génie de la lampe version Gargantua de chez Pantagruel. Putain de vie de merde ! Tout ça, ça allait le rendre malade s’il ne faisait pas attention. Il risquait, même, encore une fois faire des conneries. Pas cette fois ! Hors de questions ! Il devait penser à sa fille, il devait penser à Amanda, cette fois. Elle, lui, eux tous, c’était terminé ! Elle avait fait son choix ! Salope ! Qu’elle aille se faire foutre ! Qu’ils aillent tous se foutre ! Bande de cons, va !            Il aurait tellement voulu qu’elle soit là. Et elle était là à quelques kilomètres, tellement proche de lui que c’en était que plus douloureux. Tellement plus douloureux que si elle avait été aux confins du monde.

 

Amanda, elle, avait espéré que cela se passe différemment. En même temps, elle était tellement différente de la Nineda dont elle se souvenait. Elle avait tellement changé, maigri. Ce n’était plus elle. Belinda avait certainement quelque chose pour être aussi maigre que ça. Elle n’avait même pas eu un regard pour elle. Pas ce regard qu’elle espérait. Elle ne lui avait même pas dit bonjour. Elle ne lui avait même pas adressée la parole pour lui demander si ça allait.

Elle, elle avait dix mille questions à lui poser, dix mille choses à lui demander et à lui dire. Et elle n’avait pas pu. Et elle ne le pourrait peut-être plus jamais. Elle n’avait pas pu ouvrir la bouche. Elle avait cru, espéré que cela se passe différemment. La Belinda qu’elle avait connue n’existait plus. Plus jamais elle ne la reverrait. Et pourquoi elle ne lui avait pas dit bonjour ! Elle aurait bien pu ! Rien ne l’en empêchait. Elle n’avait jamais dû l’aimer. Elle avait dû se moquer d’eux. Mais pourquoi ? Et pourquoi est-ce qu’elle était partie comme ça ? Pourquoi est-ce qu’elle l’avait abandonnée de cette manière-là ? 

Les larmes commencèrent à couler sur son visage. Damian la regarda, arrêta la voiture sur le bas coté et la prit dans ses bras.

 

-          « Te rends pas malade pour ça, Princesse. Je sais bien que c’est difficile et que ça fait mal…mais…dis-toi que…c’est comme ça. Elle a fait son choix. On doit faire le nôtre maintenant...on ne peut pas continuer à l’attendre et à espérer. C’est terminé elle a refait sa vie, on doit faire la nôtre. Toi surtout, tu dois faire la tienne…sans elle…[Amanda se mit à pleurer à grosses larmes se serrant contre lui. Il pinça alors les lèvres car ce qu’il allait lui dire ne l’enchantait pas plus que ça]…écoute…quand tu seras prête, si tu as quelque chose à lui dire, écris-lui un mot ou retourne la voir pour lui dire ce que tu as sur le cœur…moi…je n’y retournerai plus…c’est terminé…je…je peux pas, je peux pas…ok ? »

-          « Ok ».

 

 

Le soir venu, Belinda était derrière ses fourneaux en train de préparer le repas. Son mari lisait le journal assis à la table de cuisine. Buvant paisiblement un thé, il attendait qu’elle ne vienne le servir. Machinalement, il la regarda. Elle avait l’air d’être absente, absorbée par le faitout devant elle. Il se leva et se dirigea vers elle, pour venir se coller contre elle.

 

-          « Tu as l’air bien loin ce soir…[elle ne lui répondit, le regarda seulement et esquissa un sourire]…c’est d’avoir vu cet homme et sa fille qui…te perturbent…[il caressa alors son front, ses longs cheveux noirs, sa joue, ses lèvres. D’un coup, il enfonça sa main dans son pantalon, entre ses jambes]…il te fait de l’effet, on dirait…huuuuum…beaucoup d’effet ».  

 

Il la tira par le bras, la plaqua bras et jambes écartés sur cette table. Elle le laissa faire. Brutal, il la prit. Elle sentait sa tête, son visage, sa joue en racler le bois à chacun de ses assauts. Elle sentait l’odeur du papier journal posé à quelques centimètres d’elle, de la tasse thé devant son visage, du produit avec lequel elle la briquait. Et pourtant, elle n’était pas là. Elle était ailleurs. Là où elle allait toujours. Là où elle se réfugiait, chaque fois, dans cette sorte de rêve éveillé avec eux, avec lui jusqu’à ce que cela soit fini. Jusqu‘à ce qu’il en ait fini avec elle.

 

 

La soirée se passa comme beaucoup d’autres avant celle-là sauf qu’aujourd’hui ils savaient tous les deux qu’il n’y avait plus d’espoir de retrouver cette vie qu’ils avaient perdue. C’était si difficile à accepter. L’un comme l’autre avait toujours cru qu’elle reviendrait, qu’un jour ils la retrouveraient. Jamais ils n’avaient imaginé que cela se passerait comme ça. Qu’elle serait mariée à un mec qui n’avait pas l’air bien méchant, il fallait bien se l’avouer et qu’elle élèverait des bestioles en pleine cambrousse. Mais comme elle le lui avait dit un jour, c’était ce qu’elle avait toujours eu envie : reprendre la ferme de sa mère, la faire tourner avec son mari et y élever ses enfants comme elle y avait été élevée. Elle avait eu ce qu’elle voulait. Elle avait ce qu’elle voulait finalement. C’était tant mieux pour elle.

 

Damian avait l’impression d’être endeuillé encore une fois, de se sentir différent, plus encore à cet instant. Tout ça, c’était désormais derrière lui. Fini pour lui. Ça devait l’être pour Amanda, pour son bien. C’était elle qui comptait. Elle seule. Elle avait toute la vie devant elle. Et il fallait qu’elle soit belle. La sienne ne comptait plus, elle n’avait jamais vraiment compté se disait Damian. Mais il avait contribué à créer cette illusion que, peut-être, un jour Belinda reviendrait. Et cela n’avait fait que le faire souffrir lui et le plus grave cela avait fait et faisait, toujours, souffrir Amanda. Cela devait s’arrêter maintenant. Belinda avait fait son choix.

 

Leur nuit fut très longue. Ils ruminèrent, chacun allongé dans son lit. Et elle leur fut très longue cette nuit-là.

 

Amanda en passa une bonne partie à pleurer, seule, dans sa chambre, à repenser aux moments qu’elle avait passés avec Belinda, qu’elles avaient passés ensemble. Quand elles allaient manger au resto toutes les deux, au cinéma ou à la danse. Quand elle lui avait fait percer les oreilles. Quand elles allaient faire les boutiques ou qu’elles jouaient ensemble, qu’elle lui lisait une histoire ou qu’elle lui faisait un câlin. Et quand elle lui disait « je t’aime » est-ce qu’elle lui mentait ? Est-ce qu’elle avait fait tout ça juste pour se passer le temps ? Est-ce qu’elle l’avait aimée réellement ? Il y avait tellement de choses qu’elle voulait lui dire, lui demander, savoir, comprendre. Elle n’avait passé qu’un peu plus de trois ans avec elle. Mais elle était sa mère, la seule véritable mère qu’elle ait réellement connue, la seule qu’elle ait aimée. Elle devait savoir pourquoi elle était partie. Il le fallait.

 

Amanda attendit et attendit encore. Mille et une questions, mille et une suppositions lui passèrent dans la tête. Elle voulait savoir. Elle voulait lui parler, la voir, la regarder en face pour qu’elle lui explique. Il le lui fallait.

 

 

Le soleil se levait à peine lorsque, depuis sa chambre, Damian l’entendit se lever, se doucher et prendre son vélo. Il ne se leva pas pour la rattraper et lui dire que c’était trop tôt ou quoi que ce soit d’autre. Si elle devait le faire, si cela lui était nécessaire alors qu’elle le fasse, il n’avait pas à l’en empêcher.

 

Amanda, décidée et déterminée, pédala très fort et très vite jusqu’au village voisin. Elle se dirigea vers ce chemin de terre et de cailloux, roula dans la forêt jusqu’à cette bâtisse. Là, elle descendit de son vélo, attendit à couvert, se dissimulant derrière les arbres et dans leur ombre, observa. Les volets étaient déjà ouverts. Il y avait de la lumière au premier. Soudain, la porte d’entrée s’ouvrit. Belinda sortit portant deux grands seaux en plastique et se dirigea vers l’arrière de cette maison. Amanda l’observa de loin. Elle avait l’air bizarre, fatiguée peut-être. Elle avait l’air d’avoir mal aux jambes, peut-être. Sa démarche était tellement…Elle marchait comme une vieille femme le dos courbé, claudiquant. Chacun de ses pas semblait la faire souffrir atrocement. Amanda en fut retournée. Elle avait envie de courir vers elle pour l’aider, se serrer contre elle et même temps de s’en aller, la laisser tranquille, ne pas l’embêter. Elle n’était pas là pour l’embêter ou lui provoquer des embêtements. Juste qu’elle lui explique c’était tout ce qu’elle voulait. Ensuite, elle la laisserait tranquille.

Amanda la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse à l’arrière de cette bâtisse de briques sombres.

Là, la jeune fille sentit son cœur se mettre à battre, le stress monter en elle car elle savait qu’elle allait se précipiter vers elle. Mais elle ne savait pas ce que Belinda allait lui dire ni comment elle allait réagir. Et cela lui faisait peur. Mais encore une fois, tout cela lui était nécessaire.

Amanda observa, encore, les alentours. Elle ne voulait pas que son mari sache qu’elle était là pour ne pas lui créer d’ennuis. Juste au cas où. Elle resta alors dans l’ombre des arbres et essaya de trouver un point de vue qu’il lui permettrait d’observer de loin sans être vue.

 

Belinda, elle, se rendait vers son étable. Elle repensait à cette journée d’hier. Jamais ils ne reviendraient. C’était peut-être, seulement, une coïncidence, peut-être pas. Peu lui importait. Ils ne reviendraient pas. Damian, en tout cas, ne reviendrait pas. Amanda, elle ne la connaissait pas, plus vraiment. Elle avait grandi. C’était une belle jeune fille. Une très belle jeune fille. Mais la façon dont elle l’avait regardée, elle devait la détester. Et malgré ce pincement au cœur qu’elle ressentit à cette pensée, ce n’était pas grave se disait Belinda. L’important était qu’ils aillent bien tous les deux, c’était le principal. C’était tout ce qu’elle demandait. Et ça avait l’air d’aller bien pour tous les deux. Ils n’avaient pas l’air de manquer de quoi que ce soit. C’était bien. Damian avait finit par monter son cabinet, ça aussi c’était bien. C’était bien.

Et alors qu’elle versait les granulés dans les mangeoires de ses bêtes, elle sentit les larmes naître dans ses yeux. Elle ne les laissa pas couler. Même si elle aurait tellement voulu être avec eux. Être avec lui. Vivre cette vie-là avec eux. Sa vie avec eux.

 

Tout à coup, la porte de son étable claqua. Elle sursauta et se retourna aussitôt. Amanda se tenait plaquée contre cette porte. Elle la regarda. Son cœur battait tellement fort et pas seulement parce qu’elle avait couru aussi vite qu’elle avait pu. Elle était terrorisée de se retrouver face à elle.

 

-          « Amanda ? Tu… ? ».

  

Mais elle n’eut pas le temps de finir sa phrase que la jeune fille se jeta contre elle. Belinda en lâcha ses seaux. Il lui fallut quelques secondes avant qu’elle ne laisse ses bras la serrer contre elle. Amanda se mit alors à pleurer comme cette enfant qu’elle était encore. Belinda sentit tout son corps se mettre à trembler et ne retint plus ses larmes.

 

Elles restèrent un moment comme ça sans rien se dire, juste à se serrer l’une contre l’autre.

 

Puis, elles s’assirent parmi les chèvres, les brebis et les moutons, parlèrent de tout et de rien. Des animaux. Du collège. Et le temps passa vite. Très vite. Tout à coup, au loin, se fit entendre le bruit d’un moteur de tracteur que l’on démarrait. Aussitôt, Amanda se leva d’un bond. Elle ne voulait pas qu’on la voie là, pour ne pas que Belinda soit embêtée. Alors elle s’en alla. Mais avant de partir, avant de rouvrir cette porte d’étable, elle s’arrêta, se tourna vers Belinda qui la regardait.

 

-          « Je…je peux revenir te voir ?...De temps en temps…c’est pas pour t’emb… »

-          « Aussi souvent que tu veux…[Belinda savait qu’elle n’aurait pas dû. Elle ne put pas s’en empêcher, c’était au-dessus de ses forces]…mais… [aussi vite la jeune fille revint vers elle pour se serrer contre elle. C’était tellement bon de la sentir contre elle, sa chaleur, son odeur et tellement affreux de devoir la laisser s’en aller]…surtout il faut que tu… ».

-          « Tu dois pas avoir peur, personne ne me verra, je te le promets ».

 

Lorsque Damian sortit enfin de chez lui, Amanda était de retour et s’occupait de ses animaux. Elle fredonnait les chansons qu’elle écoutait sur son lecteur de CD portable. Visiblement, cela lui avait fait du bien d’aller là-bas.

Il alla s’asseoir dans l’un des fauteuils de son salon de jardin. Buvant son chocolat,                        il la regarda cureter le box de Pâquerette qui ne la quittait pas d’une semelle. Elle se tourna alors vers lui et battit alors frénétiquement de la main pour lui dire bonjour, un grand sourire sur son joli visage.    

Damian sourit. Elle allait bien et c’était tout ce qui comptait pour lui. Pour le reste…

 

 

Chaque jour, dès lors, avant même que le soleil ne soit levé, avant même de s’occuper de ses animaux, Amanda se rendait voir Belinda. Elle prit vite l’habitude de prendre avec elle un thermos de chocolat chaud et d’acheter des petits pains au chocolat ou des croissants sur sa route. Elle se disait qu’au moins Belinda mangerait ça. Ça lui ferait du bien, elle était si maigre. Et tandis qu’elles prenaient ce petit déjeuner, elles parlaient de tout et de rien, rigolaient parfois, s’occupaient parfois des bêtes, ensemble, sans rien se dire.

 

Bien vite, le mari de Belinda remarqua ces petites allées et venues tôt le matin. Mais il ne lui en dit rien. Cela le distrayait. Pour le moment.

 

 

Et puis un matin alors qu’elles prenaient leur petit-déjeuner, assisses dans le foin, Belinda remarqua qu’Amanda n’était pas comme d’habitude un peu plus fermée, un peu plus lointaine le regard fuyant.

 

-          « Qu’est-ce qu’il y a ma puce ?...[Amanda souleva les épaules]…Tu sais… »

-          « J’ai des choses à te demander mais…je veux pas que tu sois fâchée contre moi et que…tu ne veux plus que je vienne te voir… »

-          « Pourquoi je suis partie c’est ça ? C’est ce que tu veux me demander ?...[Amanda acquiesça]…tu sais ma puce, la vie d’une femme c’est parfois compliqué…et il faut parfois faire des choix que…tu ne pensais pas devoir faire, c’est comme ça. Ça ne veut pas dire que je n’aimais pas ma vie avec vous ou ton père…ou que je ne t’aime pas toi…on va dire que j’ai fait ce qui me paraissait…le mieux pour tout le monde, c’est tout »

-          « Et…t’as eu raison ? »

-          « Je crois, ouais…toi, tu es heureuse ? »

-          « La plupart du temps oui, mais…[Belinda sourit]…tu sais il y a eu des moments où j’aurai bien voulu que tu sois là…papa, il fait tout ce qu’il peut, tu sais mais…il y a eu des fois, c’est de toi que j’avais besoin…et…je t’en ai voulue tu sais…et…je t’en veux encore parfois ». Des larmes commencèrent à se dessiner dans ses yeux comme dans ceux de Belinda.

-          « Je sais, ma puce, je sais. Et c’est normal. C’est rien ».

-          « Et toi t’es heureuse ? »

-          « En ce moment, oui » Amanda essuya ses yeux, esquissa un furtif sourire et commença à se détendre.

-          « Tu…tu as…des enfants ? »

-          « Oui…toi »

-          « Non…je veux dire…»

-          « Non, je n’en ai pas eu d’autres »

-          « Je…t’es malade ? »

-          « Malade ? Pourquoi tu me demandes ça ? »

-          « Ben tu es toute maigre, t’étais pas comme ça avant ». Belinda sourit.

-          « Comme je te l’ai dit, ma puce, la vie d’une femme c’est compliqué et ça l’est encore plus ici. Ne t’inquiètes pas pour moi, je vais bien »

-          « T’es sûre ? »

-          « Ouais…viens par ici…[Belinda la prit dans ses bras]…t’inquiètes pas je vais bien…je vais bien ».

 

Comme tous les jours, Amanda quitta Belinda pour mieux la retrouver le lendemain matin. Et alors qu’elle s’enfonçait dans la forêt, elle était observée par son mari, de plus en plus amusé par ce petit manège. Un sourire se dessina sous sa moustache. Il se dit alors qu’il était dommage que cette gamine soit la seule à profiter de la présence de Belinda. Il se dirigea vers l’étable.

Lorsque Belinda le vit entrer, son regard changea. Elle savait ce qu’il était venu chercher. Et comme chaque fois, elle lui laisserait le prendre. Il avança alors vers elle, la main sur son entre jambe où se dessinait une monstrueuse bosse. Il se tint alors devant elle. Elle baissa les yeux, descendant bien sagement la double fermeture éclair de sa combinaison de travail. La voir si docile, si soumise, offerte devant lui, il s’en lécha les babines. La bosse dans son pantalon n’en enfla que plus. Il lui caressa alors le visage, doucement d’abord. D’un coup, il l’empoigna serrant ses joues de toutes ses forces. Elle n’eut aucune réaction. D’un coup, il la jeta contre le sol, ouvrit sa braguette, s’allongea sur elle. Il commença à lui lécher le visage, pétrir ses seins dans ses grosses mains poilues. Et même si cela lui faisait un mal de chien, elle ne se plaignit pas. D’un coup, il plongea sa main entre ses jambes. Il sentit alors qu’elle n’avait pas envie de lui. Cela le fit sourire et cela ne le stoppa pas. Il la pénétra, bestial sauvage, violent. Et même si elle avait l’impression qu’une barre en acier était entrée en elle pour la déchirer, elle n’eut aucune réaction. Comme à chaque fois tandis qu’il s’acharnait sur elle, en elle, sur son corps, elle le quitta pour aller loin, très loin en attendant qu’il en ait fini. Cela lui était égal. Bien égal.

 

Il y avait à peine quelques minutes qu’il était en elle lorsqu’elle le sentit jouir. Le temps de reprendre sa respiration, il se retira d’elle le sourire aux lèvres, satisfait. Et tandis qu’il remontait sa braguette la regardant, tout puissant, elle resta allongée sur le sol. Lui avait toujours ce sourire de démon peint sur le visage. Il la regardait. Elle n’avait aucune réaction. D’un coup, il se racla la gorge et, comme il l’avait fait en elle, il lui cracha dessus, en plein visage. Et cela le fit rire. Là encore, elle n’eut aucune réaction.

 

 

Les jours passèrent…différents et identiques. SSDD.

 

 

Belinda et Amanda retrouvaient un peu de ce qu’elles avaient perdu. Petit à petit, elles redevinrent ce qu’elles n’avaient jamais cessé d’être en définitive : une mère et sa fille. Bien sûr, le temps avait passé, Et chacune d’elles avait évolué, grandi, changé. Mais leurs sentiments n’avaient pas évolué ni changé. Ils avaient, simplement, été malmenés et réprimés. Mais ils avaient toujours été là, enfouis quelque part entre la colère et la peur. Et aujourd’hui, chaque jour, ils se renforçaient. Chaque jour, la peur laissait peu à peu la place à l’espoir, la colère au pardon et à l’oubli pour vivre et profiter du moment présent, toutes les deux, ensemble.

Chaque jour, le moment de se quitter devenait de plus en plus pénible. Chaque jour, elles le retardaient davantage. Et chaque jour, elles attendaient le lendemain avec impatience.

 

Damian, lui, laissa Amanda agir comme elle le souhaitait. Jamais il ne l’empêcha d’aller voir Belinda, jamais il ne lui fit la moindre remarque. Et lorsqu’elle parlait d’elle, il l’écoutait. Si cela lui faisait du bien alors tant mieux. Lui, cela lui faisait du bien de voir Amanda comme ça, de voir la tristesse s’évaporer doucement de son regard, ce manque s’en aller lentement d’elle. Et puis, cela lui faisait du bien, aussi, d’entendre parler de Belinda, même s’il ne voulait pas se l’avouer. Avoir un peu de ses nouvelles, de savoir comment elle allait, ce qu’elle faisait, c’était un peu d’elle qui était là avec eux. Avec lui.

Il savait bien que jamais, plus jamais, elle ne serait là avec eux. Plus jamais il ne la prendrait dans ses bras, ne l’embrasserait ou ne lui ferait l’amour. Jamais plus il ne lui parlerait, jamais plus il n’irait la voir. C’était bien trop difficile d’être près d’elle sans pouvoir la toucher, trop douloureux de la regarder sans pouvoir lui dire « je t’aime » ou de se serrer contre elle. Jamais il ne la retrouvait comme souvent il se l’était imaginé. Il ne pourrait plus que rêver cette vie. Et même s’il savait qu’il ne devrait pas, même s’il se disait qu’il devait enfin faire son deuil, il n’y arrivait pas et n’y arriverait jamais. Il avait attendu, il avait espéré rencontrer quelqu’un comme elle toute sa vie et il l’avait perdu. C’était pire que tout. Il ne faisait que faire semblant en se mentant à lui-même.

 

 

La mi-août était arrivée et Amanda n’avait jamais laissé passer un seul jour sans au moins rendre visite à Belinda qui, chaque jour, l’attendait avec plus d’impatience. Elle avait retrouvé une petite, minuscule, étincelle de vie, et elle s’y accrochait de toutes ses forces. Amanda était cette étincelle. Elle lui apportait une raison de se lever chaque matin, une raison de sourire, une raison de rester en vie plus ou moins, de tenir bon encore un peu. De Tenir. Et puis, elle lui donnait régulièrement des nouvelles des autres, de son père, de ce qu’il faisait, comment il allait, ce qu’il avait dit. Elle avait un peu l’impression d’être avec eux, avec lui. Et cela lui faisait du bien. Cela lui faisait du bien de savoir qu’il était juste à côté, qu’un jour, peut-être, elle le croiserait ou qu’il viendrait la voir. Ils pourraient parler. Juste parler. Ne serait-ce que parler. Rien que cette idée, cette infime possibilité, faisait naître en elle ce doux sentiment, ce fou espoir qu’un jour peut-être.

 

 

Bien vite le monstre sentit que quelque chose en elle renaissait, que cet espoir qui grandissait en elle, commençait à lui faire perdre ce doux et si délicieux pouvoir dont il se nourrissait.        Il en avait besoin et, comme à chaque fois, il voulait assouvir cette faim qui grandissait en lui. Il voulait la dominer, la posséder. Mais ce soir-là, elle n’en avait pas envie. Elle essaya de lui échapper. Elle préparait son repas et elle n’avait pas le temps pour ça. Peut-être plus tard. Mais il voulait son dû là, maintenant. Tout de suite. Et il le prendrait quoi qu’il arrive. Et pour la première fois, comme un réflexe, elle le repoussa.

Le monstre en fut alors extrêmement mécontenté. D’un coup, il l’attrapa par les cheveux, la tira en arrière pour l’embrasser de force. Elle en laissa tomber la poêle dans laquelle elle faisait cuire le repas du soir. D’un coup, il lui hurla dessus pour ce qu’elle venait de faire, cette saloperie de bonne à rien. Il lui asséna un coup de poing. Elle tomba à genou sur le sol.  Il allait ouvrir sa braguette pour humilier cette sale chienne, la forcer à le prendre dans sa bouche, qu’elle l’avale. Tout. Mais elle se releva, tenta de se défendre, de le frapper. Mais sa force ne pouvait pas rivaliser avec la sienne. Il coinça son bras dans sa main et serra si fort qu’elle eut l’impression qu’il en broyait chaque os. Sur son visage alors se dessina un large sourire. Cela lui faisait plaisir qu’elle résiste. Il savait qu’il arrivait à lui prendre ce qu’il voulait. Il lui prendrait tout. Il la jeta alors contre la table de la cuisine et se rua sur elle, lui enserra la gorge lui laissant à peine un filet d’air pour qu’elle puisse rester en vie. Et il prit ce qu’il voulait. Tandis qu’il s’acharnait à la déchirer, elle le fixait. Elle le regardait. Elle était là face à lui. Présente comme elle ne l’avait jamais été. Elle lui résistait. Tout à coup, il sentit sa virilité le quitter. Et il eut beau s’acharner, elle ne revint pas et ne reviendrait pas ce soir. Il se recula d’elle. Elle se redressa de la table. D’un coup, il lui asséna un nouveau coup de poing dans les côtes. Puis un autre. Elle tomba au sol. Là, il l’attrapa par les bras, la traina sur les carrelages de cette cuisine. Elle se débattit, hurla. Mais encore une fois, elle était incapable de rivaliser physiquement. Il se dirigea vers une porte en bois qui craqua de toutes ses lattes lorsqu’il l’ouvrit. D’un coup, il jeta Belinda dans ce vieux cellier sombre et humide comme si elle ne pesait rien.

Elle y resta toute la nuit, seule, dans l’humidité et le moisi. Elle avait mal partout et pourtant elle se sentait bien mieux. Bien sûr, elle savait qu’elle n’aurait pas dû lui résister, ce serait pire maintenant. Mais elle n’avait pas pu s’en empêcher. Elle n’avait pas pu. Lui, il la laissa enfermée là, jusqu’au matin. 

 

 

Comme à chaque fois, Amanda observait, cachée derrière un arbre. Elle attendait de voir si la voie était libre avant de courir vers l’étable. Mais ce matin-là, un obstacle déboula devant elle. Et il devait bien peser une centaine de kilos de plus qu’elle. Aussitôt, la jeune fille se figea, prise sur le fait.

 

-          « Bonjour jolie jeune fille… » lui dit-il d’un charmant sourire « Belinda est au champ aujourd’hui, par-là…[il lui désigna les collines du doigt]…elle t’attend avec impatience je crois. Tu sais, tu n’as pas à te cacher, je ne vais pas te manger…[Amanda, sur la défensive, le regardait droit dans les yeux]…je sais très bien que Belinda a eu une vie avant moi et il n’y a rien qui t’empêche de venir la voir…et surtout pas moi…quand tu en as envie…et je dois bien dire qu’à moi aussi cela me ferait plaisir de te connaître. Tu sais, Belinda et moi on n’a pas eu d’enfants. J’aurai tellement aimé en avoir, parfois ça me manque…enfin, c’est comme ça…et…si on disait que tu peux venir quand tu le veux, ça donnera un peu de vie à cette vieille maison, tu en dis quoi ? »

-          « Merci »

-          « Comme tu es bien élevée !... » s’exclama-t-il de son charmant sourire et de son regard qui la scrutait, la détaillait et, maintenant, la déshabillait « mais je t’en prie…Jolie Jeune Fille…vas-y, file ! Vas vite retrouver ton…amie …et dis-lui bien de prendre son temps…elle l’a bien méritée ». Et il se mit à rire.

 

 

Amanda, mal à l’aise, ne demanda pas son reste et fila droit dans la direction qu’il lui avait indiquée, espérant juste que Belinda y serait lorsqu’elle y arriverait. 

Elle fila droit vers les collines, gravit alors la plus petite d’entre elles. En arrivant à son sommet, elle vit Belinda au milieu dans un champ verdoyant entourée de ses chèvres, de ses brebis et de ses moutons. Elle alla la rejoindre.

Lorsqu’elle arriva près de Belinda, Amanda remarqua qu’elle avait du mal à porter son seau de granulé et qu’une fois de plus elle boitait. Même si son cœur saignait, même si cela la mettait en colère, elle fit comme si elle n’avait rien remarqué. Elle lui fit un câlin pour lui dire bonjour et prit, aussitôt, le seau de ses mains pour l’aider. Tandis qu’elles donnaient à manger aux bêtes, Amanda la regardait. Elle semblait avoir mal aux jambes, au dos peut-être.         Elle avait l’air tellement fatiguée. Mais elle essayait de ne pas le montrer. Parfois la douleur ne prévenait pas, elle se mettait alors à serrer les dents et à pousser un fin gémissement.

 

-          « J’ai croisé ton…mari en arrivant…[Belinda se figea aussitôt d’entendre ça]…il est…il est bizarre, je trouve »

-          « Il est iranien, tu sais ! Comme moi…ça explique pas mal de chose, tu sais…on est des gens bizarres ». Amanda esquissa un sourire.

-          « Il te fait du mal ?...[Belinda se figea une fois encore]…je ne suis qu’une gamine je sais bien et je sais que… »

-          « Ce ne sont pas tes affaires, Amanda ! »

-          « Pardon, je…tu sais que je suis là pour toi…et…que les autres aussi. Papa aussi, tu sais il ne dit… »

-          « Arrête, s’il te plait…[Amanda allait ajouter autre chose]…Arrête Amanda, s’il te plait »

La jeune fille vint lors se serrer contre elle.

-          « T’es pas en colère, hein ? »

-          « Jamais contre toi ». Belinda lui caressa le visage

-          « Et…papa ? Tu…tu lui en veux de ne pas… ? »

-          « Il a fait ce que je lui avais demandé, c’est tout. Il a eu raison »

-          « T’as pas répondu à ma question, là ! »

-          « Non, je ne lui en veux pas »

-          « Ça, ça veut dire que tu l’aimes toujours alors ! »

-          « Dis donc, toi, t’es bien indiscrète » sourit Belinda, amusée

-          « Papa, il t’aime toujours tu sais. Je crois. Il ne dit rien, il ne dit jamais rien mais je le connais…il a toujours ta photo et ta lettre dans son portefeuille ».

 

Belinda ne répondit pas, elle serra seulement plus fort Amanda dans ses bras alors que des larmes coulaient de ses yeux. La jeune fille la regarda, essuya ses larmes.

 

-          « Pardon, je voulais pas te faire mal »

-          « C’est rien, j’ai l’habitude »

-          « Je sais bien ».

 

La jeune fille se serra de nouveau contre elle.

 

-          « C’est idiot quand même… »

-          « De quoi ? »

-          « Toi, tu souffres, papa il souffre et moi je souffre. Et on est là tous les trois à avoir mal alors qu’on pourrait être heureux tous ensemble…c’est complètement idiot, c’est débile, tu ne trouves pas ? » 

-          « C’est comme ça Amanda, c’est…il faut accepter ».

La jeune fille se recula, d’un coup, de ses bras, la regarda droit dans les yeux. Belinda en fut surprise.

-          « Pourquoi est-ce que ça devrait être comme ça ? Pourquoi est-ce qu’il faudrait accepter ? Pourquoi tu dois accepter tout ça ? T’es pas obligée ! On est pas obligé ! »

-          « Arrêtes, ne recommences pas !...s’il te plaît »

-          « Et pourquoi ! Et pourquoi je devrais faire comme si tout allait bien ! Pourquoi je devrais faire comme si je ne voyais rien ! Je peux pas ! »

-          « S’il te plait, Amanda, arrêtes ! » lui demanda Belinda en faisant un pas vers elle. Amanda recula.

-          « Arrêter ?! Je sais pas si t’as remarqué, t’arrives pratiquement pas à marcher et t’arrives même plus à soulever un seau…et…je devrais faire comme si je voyais rien ?!  Je peux pas ! Et le jour où il t’arrivera quelque chose je devrais faire quoi ? Hein ! Dire : c’est comme ça ? Il faut accepter ? C’est pas de chance et faire comme si tout ça c’était normal ?! »

-          « Tu comprends pas, Amanda , c’est… »

-          « Mieux comme ça peut-être ?! Mieux pour tout le monde ?!…Tu veux que je te dise c’est pas bien pour moi, et c’est certainement pas bien pour toi…et c’est pas… »

-          « Mais arrêtes à la fin, tu cherches quoi ! Tu veux quoi ?! Tu crois qu’on sera tous ensemble comme avant ?! C’est impossible Amanda ! Tu ne sais pas de quoi il est capable et tu ne sais pas qui est sa famille et… [Belinda s’arrêta. En une fraction de seconde, elle sut ce qu’elle devait faire, ce qu’elle aurait dû faire tout de suite. Même si une sorte de force invisible venait, d’un coup, lui taillader chaque partie de son corps]…va-t’en, je ne veux plus que tu viennes ici. Va-t’en, tu m’entends ! Je ne veux plus que tu viennes je te l’interdis ! JE TE L’INTERDIS !...[Amanda sourit alors, loin d’être dupe]…je t’en supplie ! »

-          « Ok, pas la peine de crier… » acquiesça alors la jeune fille « je viendrais juste voir ton mari alors…il m’a dit que je pouvais venir quand je voulais…[Belinda la regarda, terrifiée. D’un coup, Amanda s’avança, la prit dans ses bras, se serra contre elle de toutes ses forces, lui donna une bise sur la joue et lui murmura : ]…si tu refuses de te battre alors je me battrai pour toi. Je ne te laisserai pas mourir ici ».

 

Amanda, alors, s’en alla en courant. Belinda, seule, resta là entourée de ses bêtes. Elle sentait cette douleur, cette souffrance la dévorer comme jamais. La peur et l’angoisse l’envahissaient à chacune de ses respirations, à chaque battement de son cœur. Elle avait déjà eu peur. Souvent. Mais aujourd’hui, la peur la submergeait comme elle ne l’avait jamais fait. Qu’avait-elle fait ? Qu’avait-elle fait, mon Dieu !

Elle tomba à genoux sur l’herbe et se mit à pleurer. Et à pleurer comme jamais alors qu’au sommet de cette colline, un monstre souriant se délectait de sa souffrance. Et elle n’avait encore rien vu. Il se le promit.

 

 

 

Amanda courait, pleine d’espoir vers sa maison. Elle en était tellement sûre, elle la sauverait. Elle l’aimait alors elle la sauverait. Elle se battrait pour Belinda. Elle se battrait pour son père. Elle se battrait pour eux trois, pour eux tous. Elle se battrait pour qu’ils puissent se retrouver. Ce n’était pas par hasard qu’elle avait pris ce chemin et ce n’était pas par hasard qu’elle était arrivée jusque-là, qu’elle l’avait retrouvée. Pas après toutes ces années. Et ce n’était certainement pas pour la perdre encore. Cette idée lui était intolérable.

Elle courut aussi vite qu’elle le pouvait jusqu’à chez elle, jusqu’à Damian qui s’en allait faire sa tournée du matin.

Aussitôt qu’elle arriva, elle lui expliqua tout. Belinda, son comportement, celui de son mari. Tout.

 

-          « Et tu veux que je fasse quoi ?... » lui demanda alors Damian, distant « que je détruise tout pour elle. Elle a fait son choix, Amanda, c’est à elle d’assumer »

-          « Comment tu peux dire ça ! ».

 

Pour la première fois, il vit dans le regard de sa fille de la déception, cela lui était affreusement douloureux. Mais il ne lui céderait pas. Pas cette fois. Belinda avait fait son choix et il ne risquerait pas tout pour elle, c’était hors de question. Il n’en avait pas le droit.

 

L’espoir devint alors colère. Et Amanda se mit à lui hurler dessus pour la première fois de sa vie. Belinda allait mourir, elle le savait. Elle en était sûre. Il ne l’avait pas vue lui. Il n’avait pas vu comment elle marchait, comment elle boitait. Les bleus qu’elle cachait sous sa combinaison, sur ses jambes ou sur ses bras. Les traces sur ses poignets qu’elle dissimulait sous des bracelets ou, parfois, celles sur son cou qu’elle masquait sous un foulard ou un col montant. Et toutes celles qui ne se voyaient pas. Elle avait beau n’être qu’une conne de gamine, elle se doutait de ce qu’elle devait endurer certaines nuits, certains soirs. Et même ça, ça ne lui faisait rien ? Il ne voulait pas bouger. Elle ne comprenait pas pourquoi. Et lui qui laissait penser qu’il l’aimait encore, qu’il l’aimait toujours, comment il pouvait la laisser là-bas sans rien faire. Sans bouger. Ne pas lui venir en aide. Juste l’aider. Juste parce qu’elle était partie, parce qu’elle les avait laissés. Ce n’était pas une raison. Elle n’était pas partie de gaieté de cœur, il n’avait qu’à relire sa lettre. Il devrait bien finir par le comprendre. Amanda en était sûre déjà avant. Mais aujourd’hui, plus encore, elle savait au fond d’elle qu’il y avait une raison à cela. Elle en était plus que sûre. Elle n’était pas partie comme ça, pour rien ou juste pour se faire défoncer et cogner par une saloperie de brute. Elle était partie à cause d’eux. Peut-être même pour les protéger. Et, lui, il restait là. Sans rien faire. Comment il pouvait rester sans rien faire !

Pourtant, pour Carole, il avait été jusqu’à risquer la vie de Tati Katy pour ça. Pour une femme qu’il n’aimait pas réellement, pas comme il aimait Belinda en tout cas. Et qu’il ne lui dise pas le contraire, elle le connaissait. Il était son père et elle savait ce qu’il pensait, ce qu’il ressentait. Mais aujourd’hui elle ne le comprenait pas. Aujourd’hui elle ne reconnaissait plus son père.

 

-          « …jamais je te le pardonnerai s’il lui arrive quelque chose. Elle va mourir si elle reste là-bas peut-être pas aujourd’hui, peut-être pas demain. Mais on va la perdre, vraiment la perdre cette fois. Je le sais et toi aussi…tu as toujours fait ce qu’il fallait pour moi, pour les autres, pour nous tous. Tu t’es toujours battu pour moi, tu as fait tellement de choses pour moi…et…et…je t’aime Papa. Je t’aime de toutes mes forces autant que j’aime Belinda… » lui dit la jeune fille alors que des larmes de colère, de désespoir autant que de déception coulaient sur ses joues « tu…tu dis que c’est son choix t’en es sûr ? Tu dis qu’elle n’a qu’à se débrouiller parce qu’elle nous a laissés mais…mais toi, toi aussi tu l’as laissée, toi tu l’as abandonnée. T’es aussi fautif qu’elle parce que tu aurais pu la retrouver, tu aurais pu lui épargner tout ça, tu en avais les moyens. Ne dis pas que c’est pas vrai je sais que tu aurais pu le faire si tu l’avais voulu. Mais tu ne l’as pas fait. Et aujourd’hui tu peux l’aider, tu peux la sauver et encore une fois tu ne veux pas le faire…juste…juste parce que tu es en colère ou parce que t’as la trouille, j’en sais rien…mais…tu sais comment on appelle ceux qui agissent comme ça ? On appelle ça des lâches !...Et…et mon père…mon père c’est pas un lâche…tu… ».

 

Avant qu’il ne puisse dire quelque chose, alors que les larmes coulaient à flot sur ses joues, Amanda se sauva en courant, aussi vite et aussi loin de lui qu’elle le pouvait.

Damian resta là. Il ne l’avait jamais vue dans cet état. Il n’avait jamais ressenti                         ce qu’il ressentait à ce moment-là, de la peur, de la honte, de la colère, de la peine. Tellement de peur. Il avait tellement peur que sa fille n’en vienne à le détester, tellement peur que la femme qu’il aimait ne disparaisse. Il avait tellement peur qu’il ne soit plus le seul à se haïr. Lui déjà se détestait bien assez pour deux. Encore plus à cet instant-là.

 

Et tandis qu’il visitait ses patients, il ne pouvait s’en empêcher de penser à tout ça, à Belinda, à ce qu’Amanda lui avait dit. Et elle n’avait pas tort. Il agissait comme un lâche. Il était bien des choses. Mais un lâche, certainement pas.

 

Lorsque les midis arrivèrent, contrairement à ses habitudes, Damian rentra chez lui. Il espérait y trouver Amanda. Mais elle n’y était pas. Pâquerette et tous ses petits copains étaient encore dans leur box. Ils n’avaient pas été changés ni même nourris. Il s’en chargea attendant qu’Amanda revienne, espérant que cela la fasse revenir plus vite.

 

 

L’heure de reprendre sa tournée arrivait, Amanda n’était toujours pas là et personne ne l’avait vue. Il demanda alors à Nadya d’assurer sa tournée de l’après-midi. Et même temps d’ouvrir l’œil des fois qu’elle la croiserait, en chemin, quelque part.

 

Et il fit ce qu’il s’était promis de ne pas faire, de ne plus jamais faire : il se rendit voir Belinda. S’il avait une chance de trouver Amanda c’était sûrement auprès d’elle. Il fallait qu’il y aille pour elle, pour en avoir le cœur net se disait-il histoire de se donner un peu de courage.

 

Il se rendit devant cette remorque frigorifique, encore fermée. Il se dirigea vers la bâtisse principale, appela. Visiblement là non plus il n’y avait personne. Il se mit alors à marcher vers les pâturages en espérant ne pas tomber sur le mari de Belinda. Il se disait qu’il devrait se maîtriser. Mais le pourrait-il ? Essaierait-il seulement ?

Puis au loin, il vit une fine silhouette assisse sur un rocher au beau milieu d’un champ verdoyant, entourée de moutons, de chèvres et de brebis. Il souffla et se dirigea vers elle.

 

-          « Salut !...Désolé de…[Belinda était absorbée par ses pensées. D’un sursaut, elle se tourna vers lui et s’essuya les yeux, largement rougis]…Oh, je vois qu’Amanda… »

-          « Elle…elle est…elle a beaucoup grandi »

-          « Trop et trop vite si tu veux mon avis…tu ne l’aurais pas vue ? »

-          « Euh…non…pas depuis tout à l’heure…pourquoi ?...[Belinda se releva et vint vers lui, intriguée]  Elle… »

-          « T’inquiètes pas…on s’est…disputée…mais bon elle est capable de se débrouiller toute seule…mais bon vu l’état dans lequel elle est partie, j’ai peur qu’elle fasse des…choses qu’elle finira par regretter. Mais bon…je détiens sa vache, ses ânes, ses chèvres, ses lapins et ses poules, elle reviendra…rien que pour eux ».

Il était mal à l’aise, la revoir comme ça, la voir comme ça. Cela lui était extrêmement dur, difficile, pénible. Il ne savait pas vraiment comment agir, comment réagir.

-          « Si je la vois je lui dirais de rentrer chez vous »

-          « Ok…merci…je…[Damian la regarda. Même si elle avait sacrément maigri, elle était toujours aussi belle. Elle avait toujours ce regard, cette façon de le regarder. Mais aujourd’hui son regard était rempli de tristesse, de peur. La Belinda qu’il avait connu en était absente. Il allait repartir quand il revint sur ses pas sans pouvoir s’en empêcher]…tu sais je t’en ai voulue… »

-          « Damian, s’il te plait, pas aujourd’hui »

-          « Non. non…je…c’est pas pour t’embêter, c’est juste ce qu’Amanda m’a dit ça n’arrête pas de tourner en boucle dans ma tête »

-          « Elle est comme son père, elle est douée pour mettre la tête des gens en vrac ». Elle esquissa un fin sourire.

-          « Je t’ai détestée, je t’ai même haïe certains jours quand…[Belinda baissa la tête, elle ne voulait pas entendre ça, pas là]…quand tu es partie…je t’en ai voulue…tellement…bref…la vérité, c’est que je suis aussi fautif que toi…[Elle releva aussitôt la tête vers lui, le regarda tellement surprise]…j’aurai dû te chercher et je n’aurai pas dû m’arrêter avant de t’avoir retrouvée…surtout que t’étais pas partie bien loin…et…j’ai commis le crime le plus impardonnable qui soit : j’ai abandonné celle que… »

-          « Je t’en supplie Damian, non, arrête…[elle s’avança devant lui, plaça sa main sur sa bouche]…s’il te plaît ».

Il prit alors sa main, la serra dans la sienne. La tentation fut alors terriblement grande de la prendre dans ses bras et de l’embrasser. Mais il ne le fit pas. Il n’osa pas.

-          « Tu le sais…tu n’as qu’un mot à dire et… »

-          « Va-t’en, Damian, je t’en supplie. Va-t’en ».

Il acquiesça, laissant glisser sa main de la sienne en y laissant un ancien téléphone portable à clapet.

-          « Juste…juste si tu en as besoin. Mon numéro est en mémoire ».

 

Elle regarda, alors, ce petit portable qu’elle s’empressa de dissimuler dans sa botte de travail. Puis, elle resta à le regarder s’en aller, s’éloigner d’elle. Elle avait cette boule à l’estomac.        Il savait maintenant. Il savait tout. Elle avait tellement honte d’être cette pauvre petite chose faible et fragile, devant lui. Elle aurait tellement voulu qu’il la regarde comme il la regardait avant. Mais elle avait cru percevoir plus de pitié dans son regard que d’amour.

Elle avait tellement imaginé cette rencontre. Elle avait toujours cru que cela la rendrait heureuse de le revoir, de lui parler. Mais elle n’était pas plus heureuse là qu’auparavant. C’était même le contraire. Elle se sentait rabaisser. Tellement. Jamais plus il ne la verrait autrement que comme ça. Faible et fragile. Une bonne à rien. Il devait probablement se demander comment elle avait pu tomber si bas, comment elle avait pu se laisser devenir ce qu’elle était devenue. Amanda…

D’un coup, une horrible pensée lui transperça la tête. Un affreux sentiment lui glaça le corps et lui creva le cœur. Et si jamais…

 

Et si jamais, Amanda n’était pas rentrée chez eux parce qu’elle n’avait pas pu le faire. D’un coup, elle sentit tout son corps se raidir. Elle fut comme prise d’une sensation de vertige, comme si elle allait étouffer, comme si le sol s’ouvrait sous elle pour l’aspirer dans les profondeurs les plus obscures de la Terre.

Aussitôt, elle se mit à courir vers sa maison, aussi vite qu’elle le pouvait. Et même si ses jambes lui faisaient un mal de chien, tout son corps, même si sa respiration se faisait de plus en plus haletante, même si sa vue lui semblait devenir floue, elle courut encore et encore. Aussi vite qu’elle le pouvait malgré la douleur. Ce sentiment horrible, qui l’avait d’un coup envahie, qui vint la dévorer, lui était tellement plus douloureux. Rien d’autre ne comptait plus qu’Amanda et ce que cette pourriture lui faisait peut-être subir en ce moment même.

 

Lorsqu’enfin elle entra dans cette maison, son cœur frappait fort dans sa poitrine. Aussitôt, elle se mit à passer d’une pièce à une autre en hurlant son nom. Elle avait l’impression de manquer d’air, l’impression qu’à chacun de ses pas, elle allait tomber dans un gouffre et que ce monstre nommé Souffrance allait l’anéantir d’un coup. Elle avait tellement peur mais jamais elle n’aurait renoncé à la chercher. Jamais.

 

-          « AMANDA ! » hurlait-elle, la voix enraillée par la panique.

 

Tout à coup, elle entendit des pas remonter de la cave, elle s’y précipita. D’un coup, la porte de lattes de bois s’ouvrit sur ce géant, que son air paniqué sembla bien amuser. Un large sourire se dessina alors sur son visage tandis qu’il refermait les boutons de son jeans.

 

-          « Où elle est ?... » lui demanda-t-elle de plus en plus agressive « où elle est ? J’t’ai demandé ! OÙ ELLE EST ? AMANDA ! ».

 

Elle ne lui laissa pas le temps de répondre. Elle se jeta sur lui, tenta de le pousser pour entrer dans cette cave. Mais il la retint, l’enserra dans ses bras si fort qu’elle eut l’impression d’être compressée entre deux rouleaux dont la puissance ne faisait qu’accentuer leur pression sur chaque partie de son corps.

 

-          « Tu le sais…tu le sais pourtant que tu n’as pas le droit d’entrer là…tu le sais. Et toujours tu dois me désobéir. Qu’est-ce qui te tourne pas rond chez toi, hein ! Ce serait tellement plus simple si… »

-          « Qu’est-ce que tu lui as fait ! Où elle est ? »

-          « Tu par… ».

 

Il n’eut pas le temps d’enchainer un mot de plus qu’elle lui donna un coup de tête. La surprise, la douleur intense et brutale lui firent relâcher son emprise. Il porta alors les mains vers son nez d’où pissait le sang. Il leva alors les yeux sur elle qui se tenait devant lui. Il ne lui avait jamais vu cette rage dans le regard, sur son visage. Et que pourrait-elle bien lui faire ? Elle n’était rien. Il se mit alors à rire.

Elle se jeta alors sur lui. Il l’attrapa de nouveau, la tint par ses longs cheveux. D’un coup, sec, froid, brutal, il la plaqua contre le chambranle de cette porte. Elle sentit alors les lattes lui frapper les côtes, le ventre, lui compresser la poitrine. Puis, elle le sentit, d’un coup, se plaquer contre elle et peser sur elle de tout son poids, de toute sa force. Elle n’en arriva plus à respirer. Il enleva alors les quelques mèches de longs cheveux noirs qui lui cachaient le visage, se mit à le lui caresser. Il glissa sa bouche vers son oreille où il lui murmura :

 

-          « Imagine une jolie jeune fille venue voir son amie. Imagine-la se promener seule, toute seule, dans les bois. Elle est tellement confiante. Elle croit tellement que rien ne peut lui arriver. Mais elle ne peut pas voir tous ces djinns tout autour d’elle qui volent et virevoltent. Et il y en a un, parmi eux, qui a senti son odeur, l’odeur alléchante de son innocence. Imagine-le, celui-là, il n’a qu’une seule envie y goûter. Goûter à sa fraicheur, sentir sa douceur sous ses doigts, huuuuum comme cela doit être délicieux...[Belinda se rebiffa, tenta de se dégager de son emprise. Mais il plaqua son avant-bras contre sa nuque pour l’empêcher de bouger]…Imagine-le la guetter, l’épier. Imagine-le l’observer chaque jour alors qu’elle vient voir son amie. Imagines-tu le désir qui grandit en lui chaque jour ? Le sens-tu toi aussi ?...[Belinda rua mais il la tenait fermement]…L’imagines-tu l’attraper alors qu’elle se sauve ? Imagines-tu sa sauvagerie, sa bestialité d’avoir tant attendu ? L’entends-tu t’appeler alors qu’il la possède encore et encore ? L’imagines-tu se rassasier de son innocence jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucune parcelle de vie en elle ? L’imagines-tu détruite ? L’imagines-tu ?...[Belinda sentait la colère, la rage exploser en elle mais elle ne pouvait bouger]…L’imagines-tu ? L’imagines-tu t’appeler ? Hurler ton nom ? L’imagines-tu plongée dans l’obscurité humide et froide de la Terre ? L’imagines-tu recouverte d’insectes grouillant et dévorant sa chair ? L’imagines-tu, dis-moi ? L’entends-tu t’appeler ? Ressens-tu sa peur ? Sa souffrance ? Dis-moi ?...Maman ».

 

D’un coup, Belinda hurla. De toutes ses forces, elle le repoussa. Surpris, il recula. Elle se libéra de son emprise. D’un coup, elle se retourna, lui asséna un coup de poing au visage. Aussi vite, il rebiffa d’un autre. Elle tomba sur le sol, sa lèvre inférieure fendue laissant le sang ruisseler sur les dalles marron de cette cuisine. D’un coup, il la releva par ses longs cheveux. Elle hurla. Il la traina sur le sol. Elle se débattit. Il la jeta, alors, dans cette cave. Elle en dévala l’escalier, ses marches qui la frappèrent plus fort, plus dures chaque fois. D’un coup, sa tête claqua contre le béton fraichement refait du sol. Elle s’évanouit.

 

 

Damian buvait une bière assis dans son fauteuil de jardin. Sur la table basse en osier devant lui, il y avait un plateau où il avait posé une assiette contenant un sandwich et quelques crudités, protégée par un film plastique, une canette de soda et un fruit. Il attendait. Il l’attendait.

Tandis qu’il buvait cette bière, il réfléchissait. Cela lui serait tellement facile d’aller là-bas, s’il n’y avait eu que lui…

Pénétrer dans cette maison endormie serait un jeu d’enfant. Il n’aurait plus qu’à le trouver et il pourrait en finir. S’il n’y avait eu que lui, le problème aurait déjà été réglé et ils seraient déjà en route vers une nouvelle vie. Mais il n’était pas seul. Il devait, se devait de protéger Amanda, ce que tous avaient bâti. Il ne pouvait plus agir à la légère, sur un coup de tête, sur le coup de la colère, comme il l’avait déjà fait. Il n’avait plus le droit de tous les mettre en danger, juste pour une personne. Même si cette personne c’était Belinda.

 

Ici, de toute façon, le problème ne serait pas d’entrer, ni de le choper là où il était, d’en finir et de ressortir. Ni même de se battre avec lui, ce qui risquerait d’être compliqué vu son gabarit ou de lui trancher sa putain de gorge comme un porc ou même de lui tirer une balle dans sa putain de gueule, ce qui serait, encore, trop doux pour cette saloperie. Non. Ici Le problème était de faire passer ça pour tout autre chose que ça n’était. Mais quoi ? Une dispute qui avait mal tourné ? Un accident ? La faute à pas de chance ?

Une femme battue, cela aurait pu passer, malgré le fait que ce soit la stricte, crue et terrible vérité, à condition de tout mettre en œuvre pour que la légitime défense soit retenue. Ce qui impliquerait d’agir au moment où il la frapperait ou au plus tard un jour après qu’il l’ait fait, pour que les traces de coups soient cohérentes avec la version que servirait Belinda aux enquêteurs. Cela impliquerait obligatoirement un vrai public attentif cette fois, pas seulement des spectateurs qu’il faudrait divertir à la façon d’un magicien. Et aussi de trouver un objet avec lequel elle aurait pu se défendre. Ce ne serait pas le plus compliqué. N’importe quel objet pourrait faire l’affaire : un rouleau à pâtisserie, une casserole, une paire de ciseaux, un tournevis, même une fourchette. Tout et n’importe quoi qui aurait pu lui tomber sous la main et lui servir à se défendre.  

Mais, le problème dans ce scénario était que Belinda aurait cinquante pourcents de chance de se retrouver dans le box des accusés même si c’était, elle, la seule et véritable victime.           La légitime défense était un principe subjectif établi en fonction de celui ou de celle qui enquêterait se disait Damian.

Un homme battait régulièrement sa femme. La femme s’enfuirait vers sa cuisine où elle prendrait un couteau en attendant qu’il vienne jusqu’à elle et l’en frapperait. Un enquêteur un peu trop zélé, un avocat moyen, sans compter sur les ambitions à peine déguisées d’un procureur voire d’un juge, et peut-être même, qui sait, sur une opinion médiatique qui s’emballerait, et Belinda se retrouverait accusée de meurtre avec préméditation. Ici, ce serait l’intention qui compterait. Elle aurait peut-être eu l’intention de le flinguer. Elle aurait provoqué une dispute intentionnellement et en aurait profité pour le tuer en restant dans sa cuisine à l’attendre avec un couteau à la main au lieu de s’enfuir pour aller chercher de l’aide. Le doute serait permis. Et douter pour Damian était bien trop risqué.

Il fallait quelque chose qui puisse donner toute de suite la tonalité de la chose à un potentiel enquêteur chevronné, trop zélé ou même tombé dedans par inadvertance.

Un accident ça arrivait aussi. Le faire passer sous son tracteur, dans une broyeuse, ça ne serait pas le premier. Mais il faudrait agir en plein jour au beau milieu d’un champ, un espace ouvert, sans pouvoir avoir l’œil sur tout ni tout contrôler. Là aussi c’était trop hasardeux.        Il suffirait d’un gosse qui promenait son chien, d’un couple qui cherchait un petit coin tranquille dans la forêt, ou d’un mec pris d’une envie pressante pour tout foutre en l’air.

Et même s’il venait à se casser la gueule, dans les escaliers, juste comme ça parce qu’il était bourré ou à moitié endormi, cela pourrait paraître suspect. Une femme battue. Un ancien amant avec lequel elle avait renoué, qui habitait à quelques kilomètres…fallait pas être Einstein pour trouver un lien, même bidon. Et il ne manquerait plus qu’un enquêteur un peu trop tatillon ou en manque de reconnaissance se mette à creuser et ils risqueraient tous de se retrouver à tenter de surnager dans un océan de merde où la moindre petite faute, le moindre mot de travers, la moindre allusion détournée les s’y noierait. Il suffirait d’un rien pour que tout ce qu’ils avaient construit, s’écroule. Et ça, Damian ne pouvait l’accepter.

Tout ça, c’était un puits de merde sans fond. Non, ça ne marcherait pas, ce ne serait pas aussi facile cette fois. Tous ces scénarii étaient voués à l’échec. Même s’ils fonctionnaient, jamais ils ne leur permettraient de se retrouver. Jamais ils ne pourraient se retrouver tous les trois, tous ensemble. Le mari était claqué comme ça par le plus grand des hasards et, deux ou trois mois après la bonne femme était déjà avec un autre mec qui habitait comme par hasard, à deux mètres d’elle, qu’elle connaissait depuis pas mal de temps, avec lequel elle avait déjà eu une relation…il n’y aurait jamais qu’un con complètement abruti de chez abruti pour croire que ce n’était qu’une banale coïncidence. Et même qu’un con de ce genre sauterait sur une occasion de ce style pour se faire mousser auprès d’autres cons comme lui. Et bien vite, il y aurait un attroupement devant chez lui, chez elle, chez eux pour leur demander des explications.  

 

« L’Homme a besoin de spectaculaire pour sortir de son apathie, en tant qu’homme on peut me tuer on peut me détruire mais en tant que symbole je deviens incorruptible… ». Damian ne comprit alors pas pourquoi cette réplique de Christian Bale dans le film « Batman Begins » de Christopher Nolan lui revint en mémoire.

 

Du spectaculaire, c’était au moins ce qu’il lui faudrait cette fois. Mais il ne connaissait ni chevalier noir ni réalisateur pour entraîner le plus chevronné des enquêteurs sur une piste qui finirait par lui foutre une sacrée trouille au point qu’il renonce ou, au moins, qui finirait par le perdre en chemin.

Le genre de truc qui lui permettrait de renouer avec Belinda sans avoir à la sacrifier tout en protégeant tout ce qu’ils avaient, tous, réussi à construire ou au minimum sans mettre personne en danger. Résoudre cette équation était particulièrement difficile et, cette fois-ci, des plus périlleux.

C’était comme de vouloir le beurre, l’argent du beurre, le cul de la crémière, du crémier et de toute sa putain de famille en remontant sur trois générations au moins, sans se choper un abominable taux de cholestérol et une immonde chaude-pisse.

Cette fois, il était à un poil de cul de tout foutre en l’air. Il le voyait arriver gros comme une maison. Droit sur sa gueule ! Et tout ça pourquoi ? Pour une gamine à qui il ne supportait pas de dire « non » et une bonne femme qui lui retournait les tripes, la tête et le calcif.

 

-          « Putain de vie de merde ! » se soupira-t-il en avalant une bonne gorgée de sa bière.

 

Et alors qu’il tournait ça dans tous les sens, tout à coup, il entendit de légers pas venir derrière lui.

-          « T’es calmée ?...[Amanda vint le rejoindre, s’assit dans le fauteuil en face du sien, penaude]…Tu t‘es bien promenée ?...[Elle souleva les épaules osant à peine le regarder, ne voulant pas le regarder peut-être]…Je t’ai fait un sandwich si tu as faim, je me suis aussi occupé de Pâquerette et de tes autres petits copains…et…je suis allé voir Belinda…[Amanda la regarda enfin]…je lui ai donnée un téléphone portable, elle sait qu’on sera là pour elle. Pour le moment c’est tout ce que peux faire…je…je n’ai pas de solutions »

-          « Mais tu trouveras ? »

-          « Tu dois comprendre, Princesse, que cette fois, quoiqu’il arrive, ça nous mettra tous en danger…et toi aussi »

-          « Tu vas y arriver, t’y arrives toujours ». Elle en était tellement sûre. Sûre qu’il trouverait une solution. C’était son père, elle le connaissait. Il n’abandonnait jamais. Jamais il ne l’abandonnerait. Cette fois.

 

Damian se leva alors de son fauteuil, se dirigea vers cette grande fille qui dévorait son sandwich à pleines dents, lui donna une bise dans les cheveux en lui murmurant :

 

-          « Grandis pas trop vite »

-          « J’t’promets rien ! ».

 

 

Une ombre blanche court dans une sombre forêt. Ses pas font craquer les feuilles mortes partout sur le sol. Des rires tout autour d’elle résonnent, ricochent contre les rochers recouverts de mousse, rebondissent sur le bois humide des arbres, voguent sur l’humidité du brouillard. Elle sent le froid. Elle sent cette humidité glaciale. Ces rires. Ils résonnent partout autour d’elle. Encore ces rires. Elle les entend. De plus en plus proches. Elle sent, elle entend sa propre respiration qui s’accélère. Elle sent cette étrange sensation l’envahir. Ces rires encore. Derrière elle. Elle se retourne. Quelque chose la touche. Une fine main à la peau blanche l’attire. Tout autour d’elle se met à tourner, le ciel gris, les arbres, les rochers, le sol recouvert de feuilles mortes qui semblent se mouvoir seules, ces rires. Tout tourne de plus en plus vite. Elle se sent prise de vertiges. Elle se sent sombrer. Elle se sent plonger dans l’obscurité qui, brusquement, envahit tout.

Tout est désormais sombre autour d’elle. Il n’y a pas la moindre lumière, pas le moindre bruit, pas le moindre souffle d’air. Rien. Rien d’autre que le noir total, absolu. Rien d’autre que cette sensation de froid glacial. Cette sensation d’être observée, surveillée, qu’il y a quelqu’un caché, là, quelque part, dans les ténèbres. Quelqu’un qui la guette, quelqu’un, là. Partout. Derrière. A droite. Derrière encore. Des bruissements. Des craquements. Partout.

Soudain, une petite et frêle ombre blanche auréolée dans un fin halo blanc se dresse devant elle. Elle ne la regarde pas. Elle ne lève pas le visage vers elle. Elle sanglote. Elle pleure. Elle a froid. Ses longs cheveux sont trempés. Sa peau incroyablement blanche est zébrée d’eau bouseuse gelée. Sa longue robe blanche est, elle, immaculée. Ses pieds, menus, sont recouverts de glaise séchée et de morceaux de feuilles mortes. Elle entend, comme un écho, sa propre voix lui dire :

 

-          « Je suis la, n’aies pas peur, je suis là, je vais prendre soin de toi, n’aies pas peur, je vais prendre soin de toi… ».

   

La petite ombre blanche lève alors le visage vers elle. C’est Amanda. Elle la regarde, la prend dans ses bras. Elle lui caresse les cheveux, le visage. Sa peau est tellement froide, glacée. Elle la serre contre elle. Elle veut la réchauffer. Mais sa peau se couvre de gelée blanche, se craquelle. Le corps de la jeune fille devient si lourd, tellement lourd. Elle pèse de plus en plus sur elle. Elle ne peut la retenir.

Elle se retrouve à genoux sur un sol boueux et détrempé. Elle tient le corps d’Amanda dans ses bras. Elle croit qu’elle dort. Elle veut la réveiller. Mais elle ne se réveille pas. Elle lui caresse le visage, lui tapote les joues, sentant cette peur, cette souffrance, cette effroyable douleur grandir en elle. Mais elle ne se réveille pas. Sa peau incroyablement blanche s’effrite, craque, se déchire et s’arrache comme du papier à cigarette. La chair violacée de sa joue apparait et se désagrège de plus en plus. Des asticots s’en vomissent. Ils rampent sur son visage, entre dans son nez, roule sur sa langue. Ils la dévorent. Ses yeux s’ouvrent. Ils sont opaques. Elle lui attrape le visage. Du sang noir et visqueux lui ruissèle des yeux comme des larmes. Des insectes, des blattes, des vers, des coléoptères courent sur ses bras, déchirent sa peau, sa chair, rongent ses os.

 

Soudain, elle se dresse face à elle.

 

-          « DEBOUT ! ».

 

Belinda s’éveilla en sursaut. Elle était allongée sur le sol de cette cave. L’odeur du bois humide, de moisi et de la peinture fraiche la prirent à la gorge. Elle se mit à tousser.

Combien de temps avait-elle passé là ? Quelques minutes ? Des heures ? Elle était totalement incapable de le dire. Elle se releva du sol. Ses côtes, son visage, sa lèvre lui firent pousser un grognement de douleur. Ce n’était pas important.

 

-          « Amanda… » réclama-t-elle « Amanda ».

 

Il fallait qu’elle sorte d’ici. Tout de suite. Elle se rua vers l’escalier, y grimpa pour foncer droit sur la porte en lattes de bois. Elle la frappa à coups de pied, la cogna à coups d’épaule, de plus en plus féroces. Mais cette porte refusa obstinément de s’ouvrir. Et elle ne céderait pas.

Belinda tomba alors à genoux. Elle était complètement, totalement incapable d’ouvrir cette connerie de porte. Elle avait cru protéger ceux qu’elle aimait toutes ces années. Mais elle n’avait fait que les fuir. Elle avait cru être à la hauteur. Elle s’était pensée forte alors qu’elle n’était qu’une salope, une petite fille fragile juste bonne à jouer avec son cul, une petite fille faible qui croyait être une femme. Elle n’était qu’une pauvre salope, en réalité. Et tout ça, elle le méritait. Elle aurait dû tout dire à Damian. Elle ne serait pas seule aujourd’hui, ils se seraient battus ensemble. Et à moins que lui aussi ne l’ait jetée comme une merde, elle ne serait pas là dans cette cave en train de chialer en attendant de se faire tringler par cette saloperie d’ordure. Et Amanda ne serait peut-être pas…

Comme par magie la porte de cette cave s’ouvrit alors. Elle leva ses yeux trempés de larmes.

 

-          « Fais-moi à manger ! ».

 

Docilement, elle lui obéît. Elle n’était de toute façon plus bonne qu’à ça. Elle se leva, osant à peine le regarder. Elle passa à côté de lui. Il l’attrapa par le bras. Il renifla alors l’odeur de ses cheveux.

 

-          « Après tu iras te doucher, tu pues ! ».

 

Elle sentit alors son cœur se mettre à battre, sa respiration s’accélérer. Elle avait envie de le tuer, de lui arracher ses yeux et de les lui faire bouffer, comme ses couilles, le peu qu’il en avait. Alors qu’elle se dirigeait vers sa gazinière pour y préparer le souper, à chacun de ses pas, elle sentit la colère naître en elle, grandir, devenir rage et haine.

Elle attrapa un couteau, quelques légumes qu’elle posa sur la planche à découper du plan de travail, les débita en morceaux.

Elle sentait cette rage courir en elle, dans chaque pore dans sa peau, dans chacune de ses veines, dans chacune de ses expirations, dans chacune de ses inspirations, dans chacun de ses battements de cœur, dans chaque clignement de ses paupières. Elle voulait le voir mort. Il devait crever cette pourriture de merde. Elle voulait le voir dégueuler son putain de sang par sa putain de gueule grande ouverte. Elle aurait tellement voulu lui ouvrir le bide et que ses putains de tripes en jaillissent. Elle aurait tellement voulu enfoncer ses doigts dans ses saloperies d’yeux jusqu’à son putain de cerveau. Elle aurait voulu l’entendre hurler, supplier, le voir se pisser dessus ce sans-couille de merde. S’il avait fait quelque chose à Amanda, Damian le lui ferait payer. Il le ferait crever en hurlant. Elle ne serait peut-être plus là pour le voir. Mais elle pouvait encore lui donner un coup de main.

Et alors que toutes ces pensées l’assaillaient, tout à coup, elle sursauta. Elle sentit sa main sur la sienne qui l’empêchait de faire claquer la lame de couteau sur le bois de la planche à découper. Elle le sentit se coller à elle. Sa chaleur la répugnait comme jamais. Elle sentit alors son sexe durcir contre ses fesses. Il lui caressa les cheveux.

 

-          « Sois plus douce…[il caressa ses longs cheveux noirs, en respira l’odeur]…réflexion faite, tu iras prendre une douche plus tard ».

 

D’un coup sauvage, violent, il lui tira les cheveux, lui bascula la tête en arrière. Il commença alors à lui lécher le cou. Cela la répugnait qu’il la touche, son odeur, son haleine, sa queue. D’un coup, il l’embrassa, enfonça sa langue dans sa bouche. Tout à coup, il ouvrit grand les yeux, se recula, hurla. Elle tenait sa lèvre inférieure entre ses dents, serrant à se les casser. Il s’arracha à son emprise.

 

-          « Sale pute ! » hurla-t-il en se tenant la bouche, le sang ruisselant entre ses doigts.

 

Elle se jeta sur lui, brandit le couteau qu’elle tenait et l’abattit sur lui. Mais il bloqua sa main, l’attrapa à la gorge, serra si fort, qu’elle n’eut plus d’air, la souleva du sol pour la claquer contre les éléments de cuisine. Sa tête heurta le bois de ces meubles si fort qu’elle eut l’impression d’être, tout à coup, en train de flotter dans une sorte de nasse ouatée. Il arracha alors le couteau de sa main, claqua sa tête contre le bois de ces meubles. Encore et encore. Elle entendait les coups sourds que sa tête provoquait en percutant le bois. Elle sentait la douleur de cette main qui se serrait sur sa gorge. Et elle n’avait qu’une idée en tête lui faire mal, très mal pour que lorsque Damian viendrait, il puisse l’éliminer comme une merde. Tout à coup, elle revint à cette réalité, attrapa une poêle, l’en frappa de toutes ses forces. Il eut le réflexe de se reculer. Elle en profita pour se dégager. Il la rattrapa par le haut de sa combinaison de travail qui se déchira, la tira en arrière. Elle trébucha, tomba. Aussitôt, il lui grimpa dessus à califourchon et commença à la frapper comme un possédé bavant écume et rage. La fureur s’était emparée de lui. Elle le guidait, le maniait. Il lui donna libre cours. Il la frappa encore et encore, le visage, dans les côtes, le ventre, le sexe, la poitrine, sans arrêt, sans cesse. Comme un fou furieux. Tout à coup, alors qu’il armait son bras, elle lui attrapa les couilles. D’un coup, elle serra, tira aussi fort qu’elle le pouvait. Il hurla. Elle se dégagea en le repoussant d’un coup de pied dans la poitrine. Il tomba en arrière. Elle se sauva. Elle se mit à courir vers sa porte d’entrée pour s’enfuir. Il se lança à sa poursuite, la rattrapa, la chargea, la coinça contre l’un des murs du salon bousculant les vieux fauteuils à l’armature en bois, la vieille télé à tube cathodique, le lampadaire dont l’ampoule sauta. Il plaça son avant-bras sur sa gorge et appuya. Elle, elle le frappait aussi fort qu’elle le pouvait mais ses coups n’avait pas suffisamment de force. Puis tandis qu’il pressait de plus en plus fort sur sa gorge avec son avant-bras, il commença à lui donner des coups de coude dans la tête, dans l’œil. Elle hurla, se débattit essayant d’attraper ce qu’elle pouvait. Mais elle n’avait plus d’air. Sa vision commençait à se brouiller. Ses doigts commencèrent à lécher, toucher un bibelot en verre. Elle essaya de le prendre, de s’en saisir alors que lui pressait de plus en plus sur sa gorge. Cette fois, il allait la tuer. Sa fureur, sa sauvagerie, sa violence n’avait plus de limites. Il voulait la tuer. Elle peinait à refermer ses doigts sur cette babiole. Dans un effort qui lui sembla démesuré, elle parvint à s’en saisir. Aussitôt, elle l’en frappa au crane. Le brimborion cassa sous la violence du coup. Il hurla, la lâcha une fois de plus. Elle tomba à genoux sur le sol. Aussitôt, comme si sa tête n’avait plus été qu’un vulgaire ballon, il la frappa d’un coup de pied. Elle sentit alors l’odeur de sa chaussure de sécurité, le cuir érafler et brûler sa joue, le plastique de sa semelle venir lui percuter le visage. Elle sentit ses mâchoires se claquer l’une contre l’autre, ses dents s’entrechoquer. Elle sentit sa tête partir sur le côté, se retourner, ses cervicales craquer. Sa bouche heurta le montant de la table basse. Elle sentit alors le sang en jaillir et couler dans sa gorge. Elle s’écroula, le flan sur le sol. Lui s’avança vers elle, la bave à la bouche, respirant, soufflant comme un forcené. Il la ramassa par la ceinture de sa combinaison qui commença à s’arracher, la traina sur le sol. Elle se débattit comme elle le pouvait. Elle essaya de se raccrocher à ce qu’elle pouvait. Aux meubles, aux plinthes, au tapis. Sans vraiment savoir comment, elle réussit à attraper les outils de cheminée, la pelle, le balai lui échappèrent des mains. Elle serra alors le tisonnier dans sa main. D’un coup, sans vraiment savoir, sans vraiment en avoir conscience, Elle réussit à se retourner et frappa devant elle de toutes les forces qui lui restaient encore. Le destin, la chance, le hasard fit en sorte que ce tisonnier le percute au genou. Il hurla, s’écroula sur le sol. Elle sut à ce moment-là que c’était sa dernière chance de rester en vie, sa seule chance de lui faire suffisamment mal pour se sauver. Pour, au moins, aider Damian. Elle rassembla alors toutes ses forces pour se relever du sol alors que lui tentait d’en faire autant, grognant, prêt à la charger et l’écraser. Mais elle fut plus rapide que lui. Aussitôt, elle le frappa, une première fois, aussi fort qu’elle le pouvait. Le tisonnier s’abattit sur le côté de sa tête. Sa pointe lui arracha la joue. Le sang en jaillit alors laissant apercevoir ses dents. Il sentit sa tête vriller ses épaules. Sonné, il se tourna vers elle, la regarda. Ahuri mais toujours possédé par cette même idée, il essaya de se relever, le sang coulant de sa bouche, de sa joue. Elle frappa de nouveau. Son crane marqua le coup. Elle recommença. Il s’enfonça. Son corps s’affala, percuta le sol. Elle frappa encore et encore. Elle frappa jusqu’à ce qu’il ne bouge plus.    

Elle resta là au milieu de ce salon retourné, chamboulé. Seule sa respiration roque brisait le silence. Elle resta là, debout devant ce corps sans vie, sans bouger, un long moment. Tout à coup et alors qu’elle peinait à tenir sur ses jambes, par automatisme, elle se mit à marcher chancelante jusqu’à sa cuisine. Son regard était vide. Elle en était absente. Elle voyait les meubles retournés, brisés, cassés, sa cuisine retournée. Elle sentait son corps qui lui faisait mal, ses vêtements arrachés, le tisonnier dans sa main. Elle le lâcha. Elle n’était pas là. Elle n’était plus là. Elle savait ce qui venait de se passer mais, pour elle, c’était comme si rien n’était arrivé. Rien n’était vrai. Elle commença à ramasser les morceaux légumes qui jonchaient le sol.

Tout à coup, elle s’écroula d’un coup. Elle se recroquevilla sur elle-même. En une fraction de seconde, elle se retrouva submergée par la peur, une peur indescriptible, une terreur insurmontable. Tout son corps se mit alors à trembler. Ses membres furent pris de soubresauts incontrôlables. Elle n’arrivait plus à respirer. Elle sentait son cœur comme pris de battements erratiques. Tout à coup, elle se sentit faible, tellement faible comme si toutes les forces qu’elle n’avait jamais eues l’abandonnaient d’un seul coup. Comme si elle se vidait de sa vie, comme si elle s’en allait d’elle peu à peu. Doucement. Lentement. Elle se sentit partir. Elle voulait l’entendre. Elle voulait entendre sa voix. Elle voulait savoir s’ils allaient bien. Elle voulait savoir si elle allait bien. Elle voulait…elle voulait…elle voulait…avant de…  

 

Damian comptait passer cette soirée-là et la nuit qui la suivrait, comme beaucoup d’autres à partir de maintenant, à retourner tout ça dans sa tête, à cogiter au point que ses oreilles finiraient, certainement, par en prendre feu. Mais…

 

 

Alors qu’il regardait les étoiles, scintillantes dans un ciel tellement noir et dégagé, son portable sonna, comme par le plus grand des hasards largement prévisible.

 

-          « Fais chier ! Putain de merde ! Fais chier ! » se grogna-t-il sans même regarder l’écran de ce téléphone. Il savait que ça arriverait. Pas aussi vite. Mais il savait que ça allait arriver. Ça ne pouvait pas en être autrement. Et putain ce que ça faisait chier !

 

Il se passa plusieurs secondes avant qu’il ne daigne le prendre et en regarder l’écran. Il soupira et répondit :

 

-          « Bel…? »

-          « Dam…Damian…Damian…te plait. Amanda…j’lai pas, j’lai pas Amanda…te plait » répétait-t-elle sans cesse, la voix pratiquement inaudible, la respiration saccadée…

-          « J’arrive ».

 

Il soupira. Les dés en étaient jetés, la vie venait de décider de ce qui adviendrait. Et putain, ce que ça pouvait faire chier le monde, ce bordel de merde !

Il se leva de son fauteuil, rentra chez lui, prit ses clefs de voiture. Amanda se précipita vers lui.

 

-          « J’ai entendu ton portable… ? »

-          « C’était Belinda »

-          « Je viens avec toi ! »

-          « Certainement pas ! Tu restes ici ! »

-          « Tu veux parier ? »

-          « Tu m’emmerdes Amanda ! Tu le sais ça, hein ?! »

-          « On se laisse emmerder par ceux qu’on aime les autres on les envoie chier ! » lui lança la jeune fille avant de courir vers leur voiture.

-          « Ce que je peux en avoir marre de cette putain de vie de merde ! Ce que je peux en avoir marre ! Putain !... » se soupira-t-il avant d’aller la rejoindre « j’aurai mieux fait de prendre un chien ! ».

 

Une bonne dizaine de minutes plus tard, tous feux éteints, ils arrivèrent en vue de la ferme de Belinda. Arrivés devant cette maison où toutes les lumières étaient allumées, Damian se gara dans la pénombre de la forêt attenante. Aussitôt, Amanda bondit hors de la voiture et se précipita à l’intérieur.

Damian regarda autour de lui. Heureusement, il était tard et les plus proches voisins étaient à bien deux bornes d’ici. Et à part les lumières de cette maison aucune autre ne venait éclairer la noirceur de cette nuit. L’avantage de vivre à la campagne.

 

A son tour, il se dirigea vers cette maison, y entra.

 

-          « Papa ! » l’appela alors Amanda.

 

Il se précipita vers elle. Il entra dans la cuisine, jonchée de morceaux de légumes. Ses yeux passèrent sur le salon retourné, éclairé par de vieilles ampoules à filaments qui lui donnaient cet aspect vieillot et cette atmosphère aux tons ocre. Là, son regard se posa sur le corps du mari de Belinda qui gisait au sol, la joue et le crane ouverts, baignant dans un sang tellement noir. Il alla prendre son pouls. Il n’en avait plus.

Puis, il se dirigea vers Amanda agenouillée aux côtés de quelqu’un qui avait dû être, jadis, Belinda, mais qui, à ce moment-là, n’avait plus visage humain.

 

-          « Fais pour elle ce que tu as fait pour moi…je t’en supplie, sauve-la, Papa ».

 

Belinda leva les yeux vers lui. Pétrifié, il la regarda et peina à la reconnaître. Un gigantesque hématome violacé lui dévorait la moitié du visage. Le sang ruisselait de son nez jusqu’à sa bouche. Ses lèvres étaient fendues et étaient tellement gonflées que l’on aurait dit qu’elles allaient exploser. Son œil gauche était à moitié fermé et enflait de seconde en seconde. Ses vêtements étaient en partie déchirés et laissaient entrevoir sa maigreur, les bleus qu’elle avait partout sur le corps.

Il sentit alors naître en lui une colère comme jamais il n’en avait ressenti, une peur comme jamais il n’en avait éprouvé, une souffrance comme jamais il n’en avait enduré. Il se laissa tomber à genoux devant elle, la regarda. Il la prit alors délicatement dans ses bras.

 

-          « Pardonne-moi de t’avoir abandonnée…pardon…[elle leva les yeux vers lui. Il n’osa alors pas caresser son visage tellement il était déformé par la douleur]…c’est toi, ça a toujours été toi et ce sera toujours toi, tu le sais ».

 

Sa tête tomba doucement contre sa poitrine. Amanda hurla alors son nom. Damian prit son aussitôt pouls. Elle s’était évanouie.

Damian demanda à sa fille de lui trouver une couverture et quelque chose à placer sous sa tête. Il la prit alors dans ses bras et releva du sol. Il la porta jusqu’à la table de cuisine sur laquelle il l’allongea délicatement.

 

Et maintenant ? se demanda-t-il la regardant. Il ne pouvait pas la perdre, pas encore une fois. Il devait agir vite. Mais de quelle façon ? Il l’ignorait. Il était totalement incapable de réfléchir, incapable de penser à autre chose qu’à sa colère, qu’à la souffrance qu’elle avait dû endurer à cause de lui. Incapable de penser à autre chose qu’à sa propre connerie, incapable de penser à autre chose qu’à elle. Il aurait pu lui éviter tout ça. Si facilement. S’il l’avait cherchée au lieu de s’apitoyer sur son sort de merde, au lieu de lui en vouloir. S’il ne l’avait pas fait, elle ne serait pas dans cet état aujourd’hui. Elle ne serait pas à moitié morte sur cette putain de table. Et il était incapable de penser, de bouger, de prendre la moindre décision. Il aurait tellement voulu être à sa place, prendre sa place, que ce soit lui sur cette table. Il n’arrivait plus à penser à autre chose. Il était aveuglé par la souffrance de la voir endurer tout ça et sa colère de ne pas avoir su l’en empêcher.

Amanda revint alors avec une couverture et deux oreillers qu’elle plaça délicatement sous sa tête et la couvrit.

Elle regarda alors son père. Elle ne l’avait alors jamais vu comme ça. Son visage, son regard était rempli de colère et haine autant que de souffrance et d’envie de vengeance qu’il ne pourrait assouvir.

 

Il fallait faire quelque chose. Ils ne pouvaient pas rester comme ça sans rien faire. Belinda n’allait pas pouvoir attendre que son père trouve la force en lui de réagir. Elle fit alors la seule chose à faire : elle appela à l’aide. Elle appela sa famille.

 

 

A peine quelques minutes plus tard, tous arrivèrent. Les garçons d’abord : Bastien, surnommé Baz aujourd’hui et hier Bastide, Mickaël-Louis dit Milo, Moussa, le p’tit Moustik qui pique comme il le répétait à l’envie et le plus vieux d’entre eux, Grégory toujours surnommé Gunz. Ensuite, Nadya, portant sa mallette de soins, qui se précipita à l’intérieur de cette maison suivie de sa compagne Katy aujourd’hui mais que tous appelaient, jadis, Tika.

 

Tous se réunirent autour d’Amanda, de Damian et de Belinda, qui n’avait jamais cessé de faire partir de leur famille. Encore plus là, comme ça. Peu leur importait ce qu’elle avait fait ou pourquoi elle était partie. Elle avait besoin d’eux et ils étaient là.

 

Tandis que Nadya et Katy s’occupaient de Belinda et d’Amanda, Gunz et les autres garçons se réunirent autour de Damian dans la pièce d’à côté où gisait le corps sans vie du mari de Belinda.

 

-          « C’est lui cette pourriture ?! » lança Baz juste avant de lui cracher dessus.

-          « Vous avez quand même vérifié qu’il était canné le mec…[tous le regardèrent]…je dis ça, je dis rien ! Putain ! Je pose une question c’est tout ! » leur répliqua Milo

-          « Alors on fait quoi maintenant ? » leur demanda, à tous, Moustik

-          « Tu vois ça comment ? » demanda alors Gunz à Damian

-          « J’en sais rien, j’ai beau retourné ça dans tous les sens…j’en sais rien »

-          « Tu m’étonnes c’est un bordel sans nom… » acquiesça Gunz « si on appelle les gendarmes, ça risque de partir en vrille aussi bien pour Belinda que pour nous, sans compter le fait que si ça vient aux oreilles de Carole, elle va nous pourrir, tu le sais elle nous a prévenus…et de là tout va nous péter à la gueule, l’entrepôt, Milclock et tout le reste…donc…y a pas trente-six solutions il faut que cette saloperie disparaisse, qu’on l’efface…pas de corps, pas de crimes, pas d’enquête »

-          « Tu veux l’effacer ? Comment tu veux faire ça ?! Réfléchis un peu !... » lui lança Baz « on sait même pas s’il a une famille, s’ils ont des amis, s’il y a pas quelqu’un quelque part qui va le chercher. Ça fait des années qu’on a pas vu Belinda, on sait rien de leur vie »

-          « Putain ! On fait quoi alors ! De toute façon même si on le fait disparaître dans un putain de baril d’acide enterré dans un putain de champ, y aura forcément toujours un putain de glandu pour aller le déterrer tôt ou tard. On peut pas vivre avec ce merdier qui risque, qui va forcément à un moment ou un autre, nous retomber sur le coin de la gueule…forcément, putain ! » dit Milo.

-          « Cette fois on est dans la merde, les mecs ! » compléta Moustik.

-          « Tu crois pas si bien dire !... » leur lança Katy, qui vint les rejoindre accompagnée d’Amanda « C’est un El-Keffhir…[tous la regardèrent]…Sérieux ?! Les mecs !...Vous avez déjà oublié ! L’entrepôt !...[elle regarda alors Damian]…Le mec que t’as dessoudé là-bas, c’était son frère ! »

-          « Tu vois, Papa je te l’avais dit elle est partie pour nous protéger, je te l’avais dit, elle ne nous a pas abandonnés » lui dit Amanda avant de retourner vers Belinda. Damian l’y suivit.

-          « Ok… » acquiesça Moustik « donc on est dans la merde double dose, un côté on a les keufs et de l’autre la mafia genre égorgeurs de porcs…ok ! J’vais avoir besoin d’un truc à bouffer, moi ! »

-          « Tu penses comme moi ? » lança Gunz à Katy

-          « Ça va nous servir » acquiesça-t-elle.

-          « Putain ! Si on vous dérange faut le dire, là ! Putain ! Oh ! » s’exclama Milo. Baz sourit alors.

 

 

Dans la cuisine, Nadya était au chevet de Belinda à peine consciente. Amanda et Damian arrivèrent. La jeune fille se dirigea aussitôt à ses côtés et lui prit la main.

 

-          « Da…Damian… » réclamait-elle « Dam…Damian »

-          « Je suis là, je suis là »

-          « J…je…je dois te parler »

-          « On aura tout le temps de parler plus tard, pour le moment tu dois te reposer »

-          « N…non…non…je…je voulais pas…vous mêler à tout ça…c’était à moi…de...de  le f…faire j’ai…j’ai cru que je pourrais…vous…tous…mais j…j’avais tort…j’au…j’au…j’aurai dû tout te dire, je regrette tellement…tellement...tu…tu peux pas savoir »

-          « Je sais, je sais…tout va s’arranger, on va tout arranger, on va t’emmener… ».

-          « Non…non faut….faut pas…faut m’laisser ici…faut m’laisser »

-          « Hors de questions, je t’ai perdue une fois, je ne te perdrais plus, reposes-toi maintenant…[Nadya lui adressa un signe de la tête elle voulait lui parler, elle aussi]… Amanda va veiller sur toi, je suis pas loin ».

 

Nadya emmena Damian à l’écart.

 

-          « Je l’ai stabilisée pour le moment mais elle a besoin de soins, de vrais soins Damian on ne peut pas la laisser ici…elle ne va pas tenir » lui dit-elle, insistant bien sur le fait qu’elle avait besoin de soins urgents.

-          « Ok…écoute, emmènes-là…que veux-tu que je te dise ! »

-          « On ne peut pas Damian… » lui lança Gunz entrant dans cette cuisine « on va avoir besoin d’elle »

-          « Hors de questions ! ».

Belinda demanda Amanda de l’aider à la redresser. Lentement, elle se releva en position assisse sur cette table.

 

-          « Je…je dois faire quoi ?...[elle regarda Damian]…tu...ce…ce n’est pas à toi…de décider pour moi…de…de ce…que je dois faire…c’est…c’est pas à toi me dire ce…que je dois faire pour protéger ma famille…[Gunz sourit en entendant ces mots-là]…mais…mais s’il vous plait…s’il…s’il vous plait ne faites pas de mal à mes bêtes ».

 

 

Une demi-heure plus tard, Gunz et Milo, qui s’en donnèrent à cœur joie, avaient retourné entièrement la maison comme si elle avait été fouillée de fond en combles. Le corps d’Oudjiin, de El-Keffhir, quel que soit son nom véritable, avait été ligoté sur une chaise, le tisonnier avec lequel Belinda l’avait frappé, jeté sur le sol. Katy lui arracha quelques dents. Cela collerait davantage au scénario qu’ils étaient en train de créer et les jeta sur le sol comme la pince avec laquelle elle les lui avait arrachées. S’il avait pu être en vie à ce moment-là cette pourriture, ça n’en aurait été que plus amusant.

Ils placèrent une chaise renversée à ses côtés, des liens rompus sur le sol, du sang de Belinda. Ils provoquèrent des abrasions sur ses poignets pour simuler celles qu’auraient faites de véritables liens trop serrés. Ils nettoyèrent la cuisine. Hors de question qu’il y reste d’éventuelles traces de sang qui requerraient éclaircissements et explications.

Baz et Moustik allèrent, eux, déplacer les voitures et effacer les traces de roues qu’il pourrait y avoir ou du moins les rendre inutilisables. Il leur fallait éviter que les gendarmes n’en fassent des moulages et finissent par remonter jusqu’à leurs propres véhicules.

Enfin, Amanda alla libérer les bêtes et les fit s’enfuir loin de la maison. Elle plaça alors un peu de sang de Belinda sur son chemin comme sur la porte de l’étable.

Damian soutint Belinda, qui peinait à marcher, et l’emmena jusqu’à l’orée de la forêt, ses moutons, brebis et chèvres couraient et bêlaient tout autour d’elle. Elle regarda Damian, caressa son visage.

 

-          « On y est…[il tremblait comme une feuille. Elle le regarda, fébrile, acquiesça tentant un sourire]…je te lâche, ça va aller ? ». Elle acquiesça de nouveau. Il se recula doucement d’elle et allait rejoindre les autres quand elle le rappela :

-          « Damian…fais…fais ce qu’il faut pour qu’on se retrouve »

-          « Cette fois, c’est à toi de jouer ».

 

Il tourna les talons et alla rejoindre Amanda et les autres qui l’attendaient devant la maison.

 

-          « Prêts ?...N’oubliez pas : ramassez vos douilles ! » sourit Gunz.

 

D’un coup, ils brandirent leurs armes automatiques et tirèrent en direction de la maison.          Les balles ricochèrent sur les murs, fracassèrent les vitres, les cadres photos, les meubles volèrent en éclats, les fauteuils, les rideaux se déchirèrent. Les balles dévastèrent tout à l’intérieur.

Gunz fit alors signe à Baz qu’il pouvait y aller, qu’il pouvait se lâcher. Il attrapa le cocktail Molotov qu’il avait préparé, alluma le chiffon qui dépassait de la bouteille d’alcool et le jeta à l’intérieur. Le feu prit aussitôt. Les flammes se répandirent sur le sol, grimpèrent sur les murs et les meubles, les dévorèrent, avalèrent tout.

Tandis qu’ils ramassaient leurs douilles, le feu grandit, commença à faire craquer les vitres que les balles n’avaient pas brisées. D’un coup, certaines fenêtres éclatèrent sous la chaleur. La maison était envahie par les flammes qui en sortaient par les fenêtres brisées et d’où s’échappait une épaisse fumée noire. Les arbres de la forêt commencèrent à prendre une teinte orangée au fur et à mesure que le feu grandissait.

Belinda avait les yeux rivés sur Damian et Amanda. Il leva alors le bras serrant dans sa main un pistolet. Elle lui fit signe d’y aller. Elle était prête. Mais lui, il ne l’était pas. Il ne pouvait pas. Il ne pouvait pas tirer sur celle qu’il l’aimait. Cela lui était impossible.

 

-          « C’est maintenant, mon pote !...[Damian regarda Gunz, acquiesça. Mais il ne tira pas]...C’est à toi de le faire ! ».

 

Damian savait qu’il devait tirer pour rendre tout ça crédible. Il savait que le temps leur était désormais compté. Quelqu’un allait voir les flammes et ne tarderait pas à donner l’alerte.         Ils devraient être partis à ce moment-là. Tout ça, il le savait. Sa raison lui ordonnait de tirer, qu’il devait le faire, c’était un mal nécessaire s’il voulait la retrouver. Mais son cœur lui hurlait qu’il pourrait louper son coup, qu’il pourrait la tuer s’il visait mal. Son doigt refusait obstinément de se presser sur la détente. Sa main se mit alors à trembler. Tous surent alors qu’il ne tirerait pas. Il ne le ferait jamais.

 

De là, alors, tout était foutu.

 

Tout à coup, comme si le temps se figea pour lui, il sentit que cette arme lui était arrachée des mains. Il lui sembla voir comme une ombre passer devant lui, tourner sur elle-même. Il lui sembla alors sentir une sorte de souffle d’air sur son visage, de sentir une sorte de parfum.

 

Amanda lui arracha l’arme des mains, regarda Belinda.

 

-          « Je t’aime, Maman ».

 

Elle la mit en joue. Sans hésiter, elle tira. Le coup de feu retentit alors dans toute la forêt, résonna entre les collines et tout dans le village. Belinda fut touchée, le choc la vrilla.          Elle s’écroula aussitôt sur le sol. Aussitôt, tous s’enfuirent. Damian resta là à regarder le corps de Belinda allongée sur l’herbe, éclairée par la lumière orangée des flammes, seule, entourée de ses bêtes. Il ne savait pas si elle était vivante. Il ne savait pas où la balle l’avait touchée ou si elle l’avait transpercée ou simplement effleurée…si elle était encore en vie. Il n’avait qu’une seule envie : courir vers elle. Mais Amanda le retenait et le tirait par le bras pour qu’il la suive. Elle hurlait son nom. Mais il semblait ne pas l’entendre. Elle hurlait : - « Papa ! ». Mais il ne bougeait pas. Il semblait paralyser.

 

Tout à coup, sans qu’il ne comprenne pourquoi. Tout redevint clair, le temps s’écoula, pour lui, de nouveau, normalement. Il entendit Amanda hurler, sentit la chaleur des flammes, les odeurs de vieux bois humides et brûlés. Tous les deux se mirent à courir vers leur voiture.

Tous disparurent dans la nuit alors que la maison était entièrement envahie par les flammes qui la dévoraient jusqu’au toit.

Plusieurs heures plus tard, comme à chaque fois, tous étaient réunis chez Damian et Amanda, attendant. Attendant et attendant encore. Peut-être de voir débarquer les gendarmes ou simplement qu’on vienne leur poser des questions. Peut-être même les arrêter, s’ils s’étaient plantés quelque part ou juste si quelqu’un les avait vus. Et si cela devait se finir comme ça, alors qu’il en soit ainsi. Au moins, ils seraient tous ensemble jusqu’à la fin.

Ils attendaient sans se dire un mot. Ils n’en avaient pas besoin. Ils se connaissaient suffisamment, aujourd’hui, pour entendre les pensées les uns des autres et celles de Damian, à cet instant-là, étaient tournées presque exclusivement vers Belinda.

Il faisait les cent pas jetant parfois un coup d’œil à l’extérieur. Amanda était assisse sur les genoux de Katy qui l’enserrait dans ses bras, Nadya, à côté d’elles, buvait un café en fumant clope sur clope, ce qui donna envie à Baz d’en prendre une autre, encore une. Moustik, lui, avait déjà englouti un sandwich et un paquet de chips, un paquet de biscuit, une plaque de chocolat et s’apprêtait à en engloutir une seconde en la faisant descendre à grands coups de soda. Milo était affalé dans l’un des fauteuils du salon et jouait sur son portable. Gunz, lui, était assis sur le bord de la table basse, une bière à la main et observait Damian.

Ils se connaissaient aujourd’hui comme deux frères. Même mieux que ça. Même s’ils avaient failli s’entretuer à leur première rencontre dans cette cuisine, il y avait déjà si longtemps.     Damian avait eu ses paroles qui résonnaient encore en lui aujourd’hui ; « Réfléchis bien à ce que tu vas faire maintenant. Soit tu lâches ce couteau et tu vis pour tenter de devenir quelqu’un de bien ou de pas trop mal dans ton cas soit tu finis comme lui. Ici et maintenant. A toi de choisir ! ». Il avait choisi. Il avait choisi un ami plutôt qu’un ennemi, un frère plutôt qu’un adversaire. Damian avait une force incroyable en lui et cette façon qu’il avait eu de le regarder ce jour-là…

Il était tellement déterminé et tellement froid, glacial. On ne l’avait alors jamais regardé comme ça. Ni jamais depuis. Comme quelqu’un qui pourrait être détruit, comme quelqu’un qui pouvait être sauvé. Comme quelqu’un de réel, qui existait. Et ce regard, il ne l’oubliera jamais. Il en avait posé son couteau. S’il ne l’avait pas fait, Damian l’aurait certainement tué sans hésiter pour ce qu’il leur avait fait, à lui mais surtout à Amanda. Même après toutes ces années, il s’en voulait encore. Parfois.

Ce jour-là, Gunz avait eu la plus grosse trouille et la plus grande chance de toute sa vie : Damian. Grâce à lui, ils étaient tous sortis de la rue. Grâce à lui, ils avaient utilisé l’argent que Milclock planquait dans sa cuisine pour se bâtir une vie. Eux l’auraient sans doute dilapidé en tout un tas de connerie en quelques mois, peut-être seulement quelques semaines. Et aujourd’hui, ils seraient, sans doute, encore, toujours dans la rue à obéir à un petit chef comme des esclaves, en taule ou en train de pourrir dans une vieille baraque à servir de buffet froid aux asticots et aux rats. Damian les avait libérés et fait d’eux une famille.

Toutes ces années, Gunz l’avait vu être en colère, en rage parfois. Il l’avait vu péter un câble ou cogiter pour trouver une solution aux conneries que l’un ou l’autre avait pu faire. Il l’avait vu heureux puis dévasté. Il l’avait vu se jeter dans des histoires perdues d’avance puis se reprendre pour redevenir celui qu’ils avaient toujours connu. Mais il ne l’avait jamais vu comme aujourd’hui. Durant toutes ces années, il n’avait jamais vu avoir peur. Pas une seule fois.

 

 

 

 

 

Il se leva et alla le rejoindre. Damian le regarda, se pinça les lèvres

 

-          « Tu ne veux pas t’asseoir ? Tu me donnes le tournis »

-          « Je peux pas… » lui répondit Damian « je peux pas »

-          « Je sais…mais…t’inquiètes pas je suis sûr qu’elle va bien »

-          « Y a pas que ça…si on a fait une connerie, si on a oublié quelque chose, si on nous a vus…on ne va pas s’en sortir cette fois »

-          « Je sais. On le sait tous. Et pourtant on est tous là et on ne partira pas…tu t’inquiètes trop si tu veux mon avis parce que les mecs en face ce ne sont pas des lumières, ils ne sont pas comme toi. Ils ne sont pas comme nous. Eux ils font juste un boulot, ils font ça pour un peu de fric à la fin du mois ou peut-être même pour espérer un jour avoir leur quart d’heure de gloire et les trois quarts parce qu’ils ne savaient pas quoi foutre d’autre. Toi, nous, on est différents. C’est pour nous tous qu’on fait tout ce qu’on fait, c‘est pour notre famille et ça, ça fait toute la différence…ça le fera toujours et ça le fera encore cette fois-ci »

-          « Et si c’est pas le cas ? T’es prêt à perdre tout ce qu’on a construit ? »

-          « C’est la règle du jeu, mon pote. Tu savais pas ? A un moment ou un autre, de toute façon, on va tout perdre…et on le fera tous ensemble parce qu’on est une famille…un peu comme les Avengers...et si le Mous i’ continue à bouffer comme ça nous aussi on aura bientôt un Hulk…[Damian laissa un sourire se dessiner sur son visage]…Allez, viens boire un verre et manger un truc avec nous. Nous laisses pas seuls ».

 

 

Plus de deux heures s’étaient écoulées, l’atmosphère lourde qui régnait dans cette maison plus tôt dans la nuit, s’était dissipée. Tous avaient mangé et bu. Ils discutaient maintenant les uns avec les autres, souriant, rigolant parfois, attendant toujours tandis que Milo s’était assoupi. Jusqu’à ce que le téléphone portable de Damian sonne. Tous alors se turent. Milo se réveilla tout aussitôt. Damian soupira, prit son portable.

 

-          « Numéro masqué…allô ? ».

 

Il écouta, et écouta encore. Tous étaient suspendus à ce qu’il allait leur dire en raccrochant.

 

-          « Il y a eu un incendie au village d’à côté et ils ont retrouvé une femme méchamment blessée…les gendarmes demandent qu’on la stabilise avant qu’ils ne la transportent à l’hôpital, ils sont en route pour nous l’amener au cabinet »

-          « Oh, putain, les cons de chez cons ! » soupira Milo

-          « C’est pas encore gagné » le calma Gunz.

Damian se leva. Amanda en fit autant, comme Nadya.

-          « Non. Toi tu restes ici » lui dit-il

-          « C’est Belinda Papa ! Je viens avec ! »

-          « Si ça avait été quelqu’un d’autre, tu serais venue aussi ?... ». Elle le regarda, bien sûr que non elle ne serait pas venue, elle n’en aurait rien à faire, pas vraiment en tout cas. « Donc tu restes ici et cette fois tu obéis ». Elle se rassit alors.

-          « Nadya va venir avec toi…pour veiller sur toi » lui dit alors Gunz

-          « C’était pas dans mes intentions de le laisser y aller tout seul ».

 

Une bonne dizaine de minutes plus tard, ils étaient devant leur cabinet et attendaient l’arrivée des gendarmes et des pompiers. Nadya fumait sa clope. Damian avait les yeux rivés sur la route qui menait jusqu’à eux. Et cette putain de boule à l’estomac qui ne le lâchait pas. Tout à coup, les gyrophares bleu et orange se dessinèrent dans la nuit au loin sans qu’aucune sirène n’en vienne déchirer le lourd silence.

 

-          « Que le spectacle commence ! » lui dit Damian

-          « J’espère que les trois coups on ne va pas se les prendre dans la gueule…mais tu sais quoi ? Si ça doit arriver je regrette rien, je suis contente d’être là »

-          « Et je suis content que tu sois là. Sans toi ça n’aurait pas été pareil »

-          « Enfin si, j’aurai un regret »

-          « Lequel ? »

-          « On aurait dû baiser ensemble ». Elle sourit. Lui aussi.

 

Quelques secondes plus tard, un fourgon de pompiers et une jeep de la Gendarmerie arrivèrent et stoppèrent sur le parking à l’asphalte encore neuf de leur cabinet. Aussitôt, les pompiers descendirent une civière de leur fourgon, Nadya se précipita vers eux et les accompagna à l’intérieur du bâtiment de briques rouges.

En retrait, quant à lui, Damian observa les gendarmes. Ils étaient trois, un petit rondouillard grisonnant et les deux qui étaient venus quelques mois plus tôt chez lui lorsque la présence d’une vache en campagne avait posé problème aux voisins venus de la grande ville. Le plus jeune avait l’air d’être aussi excité qu’un labrador sous ecstasy, prêt à aller lever la patte si besoin était. L’autre avait plutôt l’air emmerdé alors qu’il écoutait le petit gros aux cheveux gris qui n’avait pas l’air d’être à la fête, lui non plus. Celui-là fit alors signe à Damian de venir les rejoindre.

 

-          « Messieurs bonsoir ou plutôt bonjour vu l’heure… » leur dit-il une fois à leur hauteur.

-          « Vous allez pouvoir la stabiliser ? L’hélicoptère de la sécurité civile ne devrait pas tarder pour l’emmener vers l’hôpital »

-          « On va faire en sorte que ça se passe pour le mieux »

-          « Il faut qu’elle tienne pour qu’on puisse lui parler » insista-t-il avant d’adresser un signe à l’autre de son âge qui emmena alors Damian un peu plus loin pour lui dire :

-          « Ce que je vais vous raconter, ça doit rester entre nous. Je sais que je peux vous faire confiance avec tout ce que vous avez fait pour le village et surtout pour ses habitants…je…on vient d’être confrontés à quelque chose que…je n’aurai jamais cru voir arriver dans un patelin aussi paumé…ça dépasse tout ce que…et…franchement, je crois qu’on n’en a pas fini…bref…on a découvert cette femme suite à l’incendie de sa maison. Son mari est mort…mais…pas dans l’incendie…d’après les premières constatations, il aurait été torturé et on lui aurait défoncé le crâne et…elle, elle aurait été battue, probablement torturée aussi et on lui a tiré dessus…bref…c’est le truc inimaginable…donc…il faut vraiment qu’elle tienne pour qu’on puisse l’interroger sur ce qui s’est passé là-bas cette nuit…en plus de tout ça on a découvert un véritable arsenal dissimulé dans une sorte de pièce secrète de la cave…c’est le genre de truc qui est censé n’exister qu’au cinéma…donc je vais pas trop me…mais..personnellement je dirai qu’on a affaire à un règlement de compte…il faut qu’on sache ce qu’elle sait…parce que…on ne pourra pas traiter ça ici…c’est trop lourd pour une petite brigade comme la nôtre…donc si vous pouvez faire en sorte qu’elle tienne…surtout ça…parce qu’on aura des comptes à rendre…et franchement si je pouvais être ailleurs…enfin bref…faites tout ce que vous pouvez pour qu’elle ne nous claque pas entre les pattes…parce que… »

-          « On fera tout ce qu’on peut pour ça, je vous le promets…pour le moment je dois rejoindre ma collègue »

-          « Euh…ouais. Ouais. Bien sûr allez-y… » acquiesça le gendarme qui avait l’air aussi dépassé que paumé  « et merci »

-          « On est là pour ça ».

 

Quelques minutes plus tard, l’hélicoptère rouge et jaune de la sécurité civile se posa dans le champ face au cabinet de Nadya et Damian. Une équipe médicale en sortit et se dirigea à l’intérieur.

Lorsqu’ils arrivèrent dans la salle où ils médicalisaient Belinda, la Doctoresse se dirigea vers Nadya pendant que l’anesthésiste et le pilote-brancardier préparaient leur civière, le monitoring et une perfusion.

 

-          « Salut toi ! » lui lança la Doctoresse

-          « Ça va, Stella ? » lui répliqua Nadya

-          « Toi, tu dois être Damian salut ! Alors qu’est-ce qu’on a ici ? »

-          « Patiente consciente, trente, trente-cinq ans blessure à l’épaule, une blessure par balle, et plusieurs autres, des coups probablement, peut-être même une hémorragie interne, elle taticarde et tension à neuf-sept »

-          « Et ben efficace le copain ! »

-          « Qu’est-ce que tu crois ! On est des bons ici ! »

-          « Ouais, le pouls est très rapide…mais régulier, il n’y a pas l’air d’avoir de…[ses yeux se posèrent sur la main que Belinda serrait dans celle de Damian]…lésions crâniennes, les pupilles réagissent bien…t’as dû en chier hein, ma grande !...[se dit-elle en lui auscultant le visage]...tu la connais ? »

-          « On est sorti ensemble il y a quelques années »

-          « C’est bizarre hein ! Quand on est forcé de s’occuper de quelqu’un qu’on connait, c’est pas la même chose, hein ?…c’est ta première fois ? »

-          « Non, on l’a déjà fait pour l’une de nos amies et c’est pas mon meilleur souvenir »

-          « Alors tu sais ce que ça fait et c’est pas le moment de te laisser attendrir t’auras tout le temps pour ça plus tard, on va lui faire un petit shoot et on l’embarque…votre amie elle s’est en sortie ?... »

-          « Ouais, tu la connais… » acquiesça Nadya « c’était Katy »

-          « Elle aussi, elle s’en sortira…normalement…vous avez fait du bon boulot tous les deux ! Maintenant on prend la relève, vous allez pouvoir souffler !...si tu veux tu pourras venir la voir demain dans la matinée, je crois que cela lui fera plaisir…si elle tient jusque-là ! ».

 

Aussi vite qu’ils étaient arrivés cette Doctoresse, l’anesthésiste et le brancardier-pilote s’en allèrent. L’hélicoptère décolla et les véhicules rouge et bleu désertèrent les lieux laissant Damian et Nadya seuls.

 

-          « Eh ben ! Ce fut court mais intense ! Si on avait baisé ensemble, je suis pas sûre que ça aurait été plus long ! Hein ?! ».

Damian ne répondit pas son regard était fixé sur cet hélicoptère qui s’éloignait dans ce ciel étoilé. Nadya lui prit alors la main et la serra fort dans la sienne.

 

 

Le soleil se levait à peine. Les autres étaient encore chez lui en train de se reposer. Damian, lui, était derrière le volant de sa voiture. Il roulait vers l’hôpital. Il voulait savoir. Il voulait en avoir le cœur net. Arrêter de supposer. Arrêter d’anticiper des choses qui ne seraient peut-être jamais. Arrêter de se torturer simplement. Mais, en même temps, il ne pouvait s’empêcher de se demander ce qu’il allait trouver là-bas, ce à quoi il devrait encore faire face. Encore. Sa résistance physique et psychologique avaient durement été mises à l’épreuve ces dernières années et il suffirait d’une pichenette pour qu’il bascule. Vers quoi ? Dans quoi ? Il n’en savait rien. Mais il avait l’impression d’être au bord d’un précipice, que le sol tout autour de lui s’effritait et qu’il suffirait d’un simple coup de vent pour qu’il y tombe. Les événements de ces dernières jours, de ces dernières heures, l’avaient affecté bien plus qu’il ne l’aurait voulu, bien plus que ce qu’il voulait se l’avouer. Revoir Belinda lui avait été extrêmement difficile. Et encore plus douloureux de s’imaginer, de se douter de ce qu’elle devait endurer. Il s’en voulait horriblement.

L’envie de tout laisser tomber grandissait en lui. Il avait envie de partir, de ne plus jamais revenir, de se sauver. Mais il n’en avait pas le droit, se disait-il. Il devait tenir pour Amanda avant tout, pour les autres. Maintenant pour Belinda. Il devait tenir. Ne pas renoncer. Se battre même si c’était pour perdre au final. « Ce n’est pas important de perdre ou de gagner, l’important c’est de ne pas abandonner ». Cette maxime qu’il s’était très souvent répété ne lui était d’aucune aide aujourd’hui. Il était terrorisé comme un gosse perdu au milieu d’une foule d’inconnus qui le regardaient comme des prédateurs prêts à lui sauter dessus au moindre mouvement. Et pourtant, il continuait d’avancer cet hôpital, vers ce qui l’attendait là-bas. Il n’en avait pas le choix. Il lui fallait aller jusqu’au bout, rester ce qu’il était jusqu’au bout.

 

Enfin, il arriva en vue de cet hôpital sur le parking duquel il se gara. Il resta assis derrière son volant, fixa l’entrée des urgences. Quel monstre l’attendait encore là-bas ? Quel monstre viendrait encore se nourrir de lui ?

Il souffla pour se donner un peu de courage, en trouver suffisamment pour parcourir les quelques mètres qui le séparaient de cette entrée.

 

Dès qu’elle le vit entrer, Stella vint dans sa direction. Elle le salua, remarqua bien vite l’angoisse dans son regard, ce qui la fit sourire. Après avoir échangé quelques banalités, elle l’emmena vers l’un des box où se trouvait encore Belinda.

 

-          « …son état général, c’est une catastrophe, elle est anémiée, déshydratée, carencée ce qui, vu sa maigreur, n’est pas vraiment une surprise. Elle fait aussi une forte hypertension. Pour une femme de son âge et de sa corpulence, c’est assez inquiétant…[Damian sentit son cœur se serrer, cogner dans sa poitrine, son estomac se tordre, tout son être se glacer]…il faudra faire des examens par la suite pour voir d’où ça vient…mais…je te cacherai pas que cela m’inquiète. En même temps vu ce qu’elle a subi ça peut aussi facilement s’expliquer…elle…euh…elle a eu plusieurs fractures qui n’ont pas été soignées, pas correctement en tout cas…et…il n’y en a une surtout qui risque de poser problème. Bon pas tout de suite, hein…mais il faudra s’en occuper parce que tu vois, elle a une cote qui s’est ressoudée en formant pratiquement un angle de quarante-cinq degrés et qui risque à terme de lui endommager le poumon. Mais on s’en occupera quand elle aura suffisamment récupérer. Là, elle est trop faible pour le moment…[Damian acquiesça, plus cette Doctoresse parlait plus il s’en voulait et plus il sentait son cœur frapper dans sa poitrine]…Pour le reste, on a affaire à de la maltraitance, bête et méchante j’ai envie de dire, il ne faut pas se le cacher, hein…tout ce que tu peux imaginer elle l’a subi et vu ses lésions ça ne fait pas le moindre doute…de la violence physique bien sûr, et tout l’éventail de saloperies que…que seul un mec peut imaginer sans vouloir te…hein ! » lui dit-elle en posant sa main sur son bras. « Le moins grave dans tout ça et c’est paradoxal c’est la blessure par balle. C’était propre, net, on a eu qu’à recoudre. Elle aura probablement un peu de mal à se servir de son bras dans les semaines qui viennent mais ça devrait aller. Tu vois rien de tout ça n’est ingérable hein…sauf que dans son cas on est sur un organisme fatigué qui a été très, très malmené pendant très longtemps, ça laisse des traces…ce sera difficile Damian, je te le cache pas…on fera ce qu’on peut mais le plus gros du boulot ce sera à elle de le faire…et…d’après ce que on m’a dit elle n’a personne. Tu sais comme moi que c’est bien plus difficile de se battre quand on est seul…et crois-moi c’est encore plus vrai quand on est dans son cas…pour être passée par-là je le sais…donc…tu sais je suis très loin d’être stupide…avant qu’on ne la mette sous sédatif, elle n’a pas cessé de te réclamer. Rassure-toi à part moi personne ne l’a entendue. Ecoute, ce qui s’est passé entre vous ou ce qui se passe entre vous ça ne me regarde pas…mais…si tu tiens à elle alors sois là pour elle…ok ?...[Damian acquiesça]…Pour ce qui est du reste tu sais si on me demande pas les détails je m’en tiendrais aux grandes lignes, je n’aime pas les grands discours de toute façon…et puis…elle en a assez bavé comme ça…mais…seulement si on ne me demande pas de détails, ok ? »

-          « Ok » acquiesça-t-il de nouveau.

-          « On y est… » lui dit la Doctoresse en arrivant devant un box refermé par un paravent marron qui avait déjà bien trop servi « on va la monter en trauma cet après-midi, on te donnera le numéro de la chambre »

-          « Merci, Stella »

-          « C’est mon boulot…mais si je peux me permettre Damian, la laisse pas seule ce serait un crime » lui dit-elle posant une fois de plus sa main sur son bras avant de le laisser, seul, devant ce box.

 

Damian resta, là, devant ce paravent. Il mit quelques minutes à tout digérer et encore quelques secondes à trouver le courage d’entrer dans cette minuscule salle de soins. Là, il ressentit la plus violente des douleurs qui puisse exister : voir celle que l’on aime branchée à tout un tas d’appareils, des aiguilles dans les bras et des tuyaux dans le nez et la bouche.

Fébrile, il avança alors près d‘elle, lui prit la main, la serra dans la sienne. Il s’en voulait tellement de ne rien avoir fait. Tout à coup, il sentit une présence derrière lui. Il se retourna.

 

-          « Ji souis disoulé… » lui dit alors un homme à l’air perdu « ji chirche moune fils » ajouta-t-il laissant briller sa dent en or. Il jeta un rapide coup d’œil vers ce lit d’urgence. « Disoulé ». Damian le regarda sans rien dire, froid. Il s’en alla aussitôt.

 

 

Damian resta là avec elle, lui tenant la main, restant à ses côtés tandis qu’on la montait dans les étages et qu’on l’installait dans une chambre particulière à sa demande. Là, des gendarmes de l’USIGN se présentèrent aux urgences. Ils furent, aussitôt, reçus, interceptés, par Stella qui s’opposa à ce qu’ils interrogent Belinda, son état ne le leur permettant pas.

 

Damian fut, plus tard, rejoint par Katy et Nadya qui, avant de venir aux nouvelles, accompagnaient Amanda.

 

 

Damian et Amanda restèrent dans cette chambre jusqu’à la fin des visites. Lorsque l’infirmière vint les prévenir qu’il était temps pour eux de partir, Amanda se dirigea vers Belinda encore endormie, lui fit un câlin et enleva le pendentif qu’elle portait, cette chaine en or et ce trèfle à quatre feuilles. Elle le passa autour de celui de Belinda, l’arrangea bien, lui donna une bise et lui murmura :

 

-          « Pardon de t’avoir tirée dessus ».

 

Damian serra sa main dans la sienne une dernière fois et ils s’en allèrent lui promettant de revenir aux aurores le lendemain matin.

 

 

Dans la nuit, Belinda s’éveilla. Elle fut d’abord désorientée. Où était-elle ? Que s’était-il passé ? Avait-elle rêvé ? Etait-ce la réalité ? Durant quelques minutes, elle n’aurait pu le dire. Puis, lentement, elle se rappela la ferme, le feu, Damian, Amanda, tous les autres, ce qui s’y était passé, ce qu’ils avaient tous fait pour elle, ce qu’ils lui avaient dit. Elle se calma. Tout à coup, elle sentit quelque chose de froid à son cou. Elle étreignit alors ce trèfle dans sa main. Les larmes coulèrent sur ses joues. Elle savait que ça irait maintenant. Ils étaient là. Damian, Amanda, les garçons, Katy et Nadya, ils étaient tous là. Ils ne la lâcheraient pas. Jamais. Et elle non plus. Elle se battrait et bientôt, ils se retrouveraient tous. Comme avant. Mieux qu’avant. Belinda s’en fit alors la promesse.

 

Durant les semaines qui suivirent, chaque jour sans exception, Damian était là dans cette chambre. Et quand ce n’était pas lui, c’était Amanda qui venait y faire ses devoirs après ses cours ou venait manger avec elle. Parfois c’était Katy parfois Nadya qui passait lui rendre visite ou lui tenir compagnie. Parfois c’était les garçons, Gunz, l’un ou l’autre parfois avec des fleurs parfois avec des chocolats. Vite, très vite, elle reprit du poids, des forces, son état commença à s’améliorer. Quatre semaines après son admission elle put être opérée, sa tension artérielle redevint plus normale et les examens ne révélèrent rien de bien méchant. Avec un traitement adapté, tout devrait bien aller.

 

Pratiquement sept semaines s’étaient écoulées depuis l’incendie de sa maison. Stella avait fait ce qu’elle pouvait. C’était aujourd’hui à Belinda de faire en sorte que son état continue de s’améliorer.

 

Bientôt les gendarmes de l’USIGN revinrent à la charge. Plusieurs fois, ils emmenèrent et interrogèrent Belinda sur le déroulement de cette soirée-là. Invariablement son récit était le même.

A la nuit tombée, un groupe d’homme lourdement armé et cagoulé était arrivé à la ferme et l’avait prise d’assaut. Elle ignorait totalement qui ils étaient. Elle avait juste entendu leur voix et reconnu leur accent. Ils parlaient arabe. Elle croyait avoir reconnu leur dialecte, ils devaient être de Yazd à quelques centaines de kilomètres du Désert du Lout. Ils les avaient questionnés. Ils avaient d’abord commencé par la cogner elle pour le faire parler lui. Ils voulaient quelque chose de lui, de sa famille peut-être. Mais elle n’avait pas vraiment saisi quoi, de l’argent peut-être. Il avait été question d’armes à un moment croyait-elle se rappeler. Et ils l’avaient frappée et encore frappée. Mais il n’avait jamais rien dit. Qu’ils la battent, la frappent, qu’ils la menacent, lui, il n’avait jamais eu un regard pour elle. Ils auraient pu l’ouvrir et la dépecer, il ne leur aurait rien dit parce que, de toute façon, il n’en avait rien à faire d’elle. Ils auraient bien pu la tuer, il n’aurait pas desserré les lèvres. Elle avait alors fini par s’évanouir sous leurs coups. Probablement. C’était du moins ce qu’elle supposait.

Lorsqu’elle était revenue à elle, il était inanimé sur cette chaise, du sang s’écoulait de sa bouche. Cela l’avait marquée. Les hommes cagoulés fouillaient partout. Elle entendait leur voix, leurs cris parfois, le bruit que faisaient les objets qu’ils jetaient au sol ou qu’ils brisaient. Elle en avait alors profité pour se détacher et se sauver sans vraiment savoir comment elle avait fait. Elle s’était refugiée alors à l’intérieur de l’étable et s’y était cachée. Elle avait attendu là qu’ils en aient fini de tout retourner dans la maison. Et ils s’étaient rendus compte qu’elle était partie. Elle avait entendu leurs cris et avait compris ce qu’ils s’étaient alors dit. C’était à ce moment-là qu’ils lui avaient tiré dessus, juste au moment où elle était sortie de l’étable pour s’enfuir vers la forêt. Pour ce qui était du reste, elle n’avait que de vagues souvenirs, quelques sensations, des impressions, l’odeur du bois brûlé.

Ils l’interrogèrent ensuite sur les armes qu’ils avaient retrouvées dans cette sorte de pièce de survie dissimulée dans la cave. Belinda leur dit alors qu’elle ne savait pas qu’il y avait une pièce de cette sorte ni qu’il y entreposait des armes. Il lui interdisait d’y descendre.

Quant aux origines de son mari, sa famille, elle leur dit la vérité. Bien sûr qu’elle savait qui ils étaient, ce que lui était. Et c’était bien pour cela qu’elle n’avait pas cherché à s’opposer à ce mariage arrangé. Elle avait eu peur pour elle et pour ceux qu’elles aimaient à l’époque, comme ses amis ou…ses collègues de boulot. De toute façon, son père ne lui avait pas laissée le choix. Elle n’était qu’une marchandise pour lui, un truc qu’il lui avait payé son billet de retour en Iran. Il avait même été jusqu’à leur donner en dote la ferme de sa mère, juste pour les convaincre d’accepter. Elle n’avait pas eu son mot à dire. Et elle avait dû subir des choses dont ceux qui l’interrogeaient en la prenant pour une coupable, oubliant qu’elle avait droit d’être innocente avant tout, n’avaient pas idée.

Alors bien sûr que oui son mari était une belle pourriture autant que sa saloperie de famille. Mais elle, elle n’avait pas eu d’autre choix que de se soumettre et d’obéir.

 

Chaque fois qu’ils l’interrogèrent, durant les semaines où elle fut interrogée, jamais son récit ne varia, jamais elle ne se contredît, jamais elle n’éluda une question. Il y avait des questions auxquelles elle n’avait pas de réponse car personne ne pouvait en avoir.

 

 

Damian, lui aussi, fut interrogé comme tous ceux qui avaient approché de près ou de loin Belinda et son mari. Il dut même revenir sur une vieille histoire, celle d’une vieille femme et de sa grosse fille comme sur ses relations avec Belinda et celles qu’il aurait pu avoir avec son mari.

Leur récit ne prêta pas à confusion ni à interprétation. Celui de Belinda était cohérent avec les constatations réalisées sur place. Rien ne l’incriminerait jamais vraiment. Et rien ne l’innocenterait jamais réellement. Pendant de longues semaines, ils furent surveillés, pistés, filés parfois.

 

Puis, les investigations des gendarmes se heurtèrent à un obstacle de taille : l’Etat Iranien. Ils comprirent très vite que leurs requêtes et leurs investigations ne franchiraient jamais la méditerranée. Et inculper Belinda, une femme battue, donnée en mariage par son propre père à un homme qui était aujourd’hui mort, pour une banale détention d’armes, même pas illégale pour la plupart d’entre elles, se releva bien vite être une foutaise magistrale pour la juge d’instruction. Les gendarmes de l’USIGN finirent par se rendre à l’évidence : ce dossier finirait, certainement, par prendre la poussière dans le sous-sol humide de l’une de leurs casernes.

 

Et lorsque l’été revint, ce dossier se retrouva enfermer dans un carton, posé sur l’étagère d’un sous-sol poussiéreux.

 

 

Belinda, elle, était de retour.

 

De retour. Libre, chez elle, dans ce corps de ferme qu’elle avait imaginé quelques années plus tôt. De retour avec sa fille, Amanda, de retour avec ses amis Gunz, Milo, Baz, Moustik et ses amies Nadya et Katy. De retour avec celui qui était sa vie et dont elle faisait la vie. De retour avec celui dont elle ne quitterait plus jamais les bras, qu’elle qu’en soit la raison, Damian.

 

 

 

Selon la formule consacrée dans tout bon conte de fée :

 

« Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ».

 

 

Mais quel est le con qui a bien pu pondre une connerie pareille ? Franchement ? Je vous le demande !...Euh…vous le savez vous ?...Euh…je veux dire : vous y croyez vous ! Ben non ! On est bien d’accord !...Et oui je sais le r’v’là celui-là ! Ben tiens ! C’est quand même lui qui écrit je vous signale bande de tâches !

Franchement, je peux pas me taire ! Laisser penser aux gosses que même si on a tué sa mère sous ses yeux, Bambi il finira bien…non c’est faux ! Vous le savez comme moi ! Il va finir en vrac à écouter les conneries d’un lapin frappeur du pied et disjoncté ! Et toutes les jolies princesses qui ont rencontré leur prince soi-disant charmant. Elles devront lui pondre des gosses tous les quatre matins en faisant tapisserie pendant que Môsieur va à la chasse et se chope une bonne et grosse grognasse dans une taverne paumée. Blanche-neige, elle, a vécu avec sept mecs quand même ! Bon ok c’étaient des nains mais bon ça reste des mecs…elle une femme, eux des hommes pour qui elle faisait la bouffe et le ménage pendant qu’ils allaient bosser. Oh ! On réagit là ! Oh ! Je vous signale en passant comme ça que Geppetto, ce vieux dégueulasse, il s’est crée un petit garçon en bois avec un nez qui s’allonge ! Oh ! Mais putain ouvrez les yeux ! Mais non, vous, vous dites à vos gosses : t’as vu si le gentil môsieur il est gentil avec son petit garçon en bois, que lui il est pas gentil et qu’en plus il finit comme un âne dans le ventre d’une baleine parce qu’il ne lui a pas obéi !

 

Oh ! Bande de tâches, réagissez un peu ! Les contes que vous lisez à vos gosses ils ne sont pas gentils, loin de là ! Ils sont violents. Ils abordent des sujets très durs, l’inceste, l’abandon, la mort, le meurtre, le viol et j’en passe…et si on les sort de leur contexte bonbons au miel et guimauve tel qu’on vous a appris à les voir alors ce sont des films d’horreur qui fileraient la chiasse même à Freddy Kruegger.

Mais bon…moi ce que j’en dis c’est pour vous ! Vos gosses vont finir comme des tueurs en séries ! Ou pire comme vous ! A croire qu’il leur faut absolument un joli carrosse, un beau château et épouser un joli prince ou une belle princesse pour être heureux…euh…êtes-vous heureux vous ? Combien de fois tout ça, ça vous a apporté de la merde, des soucis, des contrariétés, de la souffrance, de la douleur et envie de vous foutre en l’air, hein ! Et c’est ça que vous voulez pour vos gosses ! Bande de Tâches, va !...bref…

 

Pour eux, la vie n’avait jamais été un conte de fée et elle ne leur serait jamais. Car, déjà, tapies dans les ténèbres, attendant leur heure, grandissaient les ombres qui, un jour, viendraient les séparer, de nouveau.

 

Ben là au moins on y croit ! Ils vont se reposer un peu, profiter un peu. Et paf ! Le conte de fée il va leur péter en pleine gueule ! Là c’est cohérent avec la réalité !...Ouais, bon de toutes façons on peut pas discuter avec vous vous vivez dans un monde de Bisounours !

 

Bon allez c’est pas tout ça, j’ai plus envie de discuter avec vous ! Alors à un moment un autre faut bien se quitter et là c’est le moment pour vous d’y aller. Zou allez !…euh…ouais maintenant, pas genre dans quatre heures…et non mon canapé il est pas confortable et vous pouvez pas le squatter juste pour cette nuit. Et euh…non, je vous dépanne pas de cent balles…mais lâchez-moi maintenant ça suffit ! Crevards, va ! Attention hein ! Je vais faire comme certains auteurs et autrices à chapeau je vais vous envoyer chier en pleine séance de dédicace parce qu’il faut absolument boire une coupe de champagne avec un mec ou un autre parce que c’est leur truc à eux…perso je trouve ça lamentable d’envoyer chier les gens qui vous font vivre. Mais si vous me poussez à bout je le fais aussi hein ! Alors attention hein !

 

Mais…euh…lâchez-moi ma jambe, bordel ! Vous allez salir mon pantalon ! Espèce de dégueulasse, va ! Non mais enfin quoi ! Ça va pas chez vous hein ! Faut vous faire soigner hein !

 

Au secours, on viole mon pantalon ! A moi, à moi ! Ouh !...euh…ben non partez pas en courant on commençait juste à s’amuser ! Regardez, j’enlève tous mes habits !...euh…me laissez pas seul…j’existe pas sans vous…

 

Non fermez pas le livre, je vais mourir ! Aaaaaah ! Vous ne tuez ! Aaaaaah ! Assassin, va !

 

Ah ben, non y aura une suite au fait ! Ah, bien sûr vous voulez une scène additionnelle…euh…vous savez qu’on n’est pas chez Marvel de chez Disney ici hein ! Mais bon puisque que c’est vous ok allons-y :

 

Fondu au noir. Le générique s’efface. Une lame brille. La lumière qui s’y reflète remonte jusqu’à une fine main. Cette main se serre sur le manche de ce sabre. Ce sabre alors se lève jusqu’au visage de celui qui le tient. Oh putain de ta race c’est Amanda ! Elle fixe quelque chose devant elle et lui dit :

 

-          « Je suis venue chercher mon père et je ne partirais pas sans lui, montres-toi, Monstre ! ».

 

Dans l’ombre, une forme s’avance. Un regard fou alors se fixe sur elle.

Fondu au noir.

 

Les contes du gars reviendront…bientôt

 

 

Voilà, il est content le public ! Ça l’a bien fait saliver le public hein ! Ben de toute façon on savait tous qu’il y aurait un numéro deux…enfin, si le premier il a bien marché…enfin s’il a été publié et qu’il a pas fini au fond d’un vieux tiroir tout poussiéreux en me laissant avec mes œils pour pleurer tout seul…enfin dans un vieux dossier sur mon ordinateur, je veux dire, faut être moderne même dans la déchéance…euh…vous me faites un petit bisou avant de partir ?...euh...oui, vous pouvez lécher la couverture du livre pendant des heures c’est bien aussi…euh…faut pas faire de trous dedans ça risque de vous irriter un peu le bigoudi…mais…oui c’est gentil au moins vous avez apprécié…euh…merci de me dire tout ça…euh…en fait…euh…je viens de me souvenir que j’avais un rendez-vous avec mon psy…donc là...euh…je dois y aller…mais ouais sans blague on va se revoir…ouais moi aussi vous allez me manquer…euh…merci !

 

Bande de tarés, va ! Et c’est moi qui dois aller voir un psy ! Non mais j’t’jure ! C’est dingue ça !

 

Ben…ben…ben…fermez ce livre putain ! Vous avez pas à savoir ce que je me dis à moi-même quand même ! C’est un monde ! Epier les gens c’est pas joli-joli hein !

 

Fermez ce putain de livre et foutez-moi la paix !

 

Surtout achetez le prochain !...Faut bien que je mange aussi ! Ah, oui c’est vrai et que je fais un don à Notre-Dame aussi ! Ah-lala ! Vous allez pas vous remettre à chialer quand même !

 

Allez je vous fais un bisou !...Non pas avec la langue, je vous connais pas assez ! Bon allez mais c’est parce que je suis quelqu’un de sympa…je fais pas ça avec tout le monde vous savez !...AAAAAAH ! Mais vous puez de la gueule !

 

Euh…serrez-moi dans vos bras avant de partir…euh…oui je suis content, vous le sentez ?

 

Ben, partez pas voyons !

 

Et voilà je suis tout seul…euh…je sais pas si j’en ai encore des mouchoirs en papier ?...euh...

 

Mais…mais…mais vous entrez dans mon intimité là !

 

Allez !

Au revoir !!!!

 

 

Euh…oui faut fermer le livre maintenant ! Putain c’est pas vrai faut tout vous dire !...euh…je vous vois encore vous savez ! Fermez ce livre ! Fermez-le !…Saligaud va ! Vous voulez vraiment me tuer, hein !…Je vais hanter vos rêves, vous faire vivre vos pires cauchemars jusqu’à ce qu’ils vous déchirent…un, deux, trois n’oublies pas mes doigts… quatre, cinq, six n’oublies pas ton crucifix !...surtout ne dormez plus, ne dormez jamais ! JAMAIS ! Vous m’avez tué dans une fonderie…ah-ah !...euh…non, j’ai pas recopié sur personne ! Vraiment ? Ça ne me dit rien ça ! Freddy ? Je connais pas de Freddy moi ! Ça me dit rien en tout cas ! Il a un zéro six ? Bon, ben c’est pas tout ça faut y aller ! Hein !

 

Oui moi aussi je vous aime mais allez-y maintenant…mais…me laissez pas, je veux pas être seul…allez, dégagez ! Reprenez, donc, votre vie en me laissant sur le bas côté comme un pauvre chien écrasé ! Oh que je souffre ! Je souffre à cause de vous ! Oh !…Mais euh...foutez-moi le camp, merde ! J’ai pas que ça à foutre moi !...Mais téléphonez-moi de temps en temps ! Vous le ferez hein ? Hein ? Dites ? Hein ?...Je vous crois pas….aaaaaaah pauvre de moi ! Aaaaaaaaah ! J’ai mal ! Vous m’assassinez ! Aaaaaaaah...ben vous êtes encore là, vous ! Faut peut-être y aller, hein ! Et avant le couvre-feu, hein ! Autrement c’est cent trente cinq euros dans la gueule ! Ah, ce pognon de dingue ! Allez tchusss !

 

 

 

 

 

Dégagez !!!!

 

 

Revenez et prenez-moi dans vos bras comme au début !!!

 

 

Et les gestes barrières putain ! Faudra vous le dire pendant combien de temps encore !!!!!

 

 

 

 

 

 

 

 

Euh…vous avez refermé le livre là…SALIGAUD, VA !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bon ben : A suivre...ou pas…je sais pas !

 

 

Ah ! Me foutez pas la pression, hein ! Et voilà, hein ! Voi-là ! Le soufflet il est tout retombé maintenant ! Comment que je fais avec mes mouchoirs en papier moi maintenant hein !