CONTE 6

 


Conte 6

Premier Commandement

ε



Puisque, aujourd’hui, il semblerait qu’il faille se justifier de tout, on va donc mettre les choses au clair tout de suite : je n’y suis pour rien là-dedans ! C’est clair quand même ! Là je sais plus comment faut vous le dire moi ! Ou alors faudra me dire comment je dois vous le dire pour que je puisse vous le dire ! Je vois que ça à dire !

Faut bien vous mettre dans la tête que je suis tellement un trouillard de la vie que j’ai même jamais pu regarder la série des « Die Hard » jusqu’à la fin tellement je me pissais dessus. Et pas seulement parce qu’il y avait Bruce Willis dedans…ah ! Quel homme quand même ! Ah ben si ! Dites pas le contraire ! Quand même ! Il a aussi été dedans Demi Moore ! Rien que pour ça c’est mon héros…euh…

Bref, tout ça pour dire que ce que vous allez lire c’est de la fiction purement fictive. Bon c’est sûr qu’on s’inspire toujours de sa propre expérience mais là…non…non…non…s’il vous plaît…s’il vous plaît…non…non…me faites pas dire ce que je n’ai pas dit…écoutez-moi…mais…non….mais…non…écoutez-moi…mais écoutez-moi, nom d’un chien ! C’est quand même moi que j’écris à la fin !...S’il vous plaît, écoutez-moi…on va pas remettre ça, hein !...Mais c’est un monde ça quand même, hein ! C’est ma propre histoire et je peux pas en placer une…non, non, non. NON. Je vous vois venir. Quand je dis « ma propre histoire » c’est une façon de parler, ce que je veux dire par-là que c’est que c’est moi que j’écris !...    Je vous en supplie…j’en ai marre d’avoir la diarrhée, moi ! Laissez-moi tranquille ! Quand je vous dis que j’ai rien à voir avec tout ça, je vous mens pas. Pourquoi que je vous mentirai ? C’est juste que c’est pas vrai ! Enfin si c’est vrai. Mais c’est pas vrai comme une histoire vraie. Mais c’est vrai que c’est juste une histoire qui est pas vraie ! Vous voyez ? Merde ! S’il vous plaît ? Ah, mon Dieu ! Je vais me sentir mal. Je le sens, je vais me sentir mal ! Je le sens !…respire, respire ça va passer, ça va passer ! Mon Dieu !…Mon Dieu !....vous vouez dans quel était vous me mettez hein ! et vous vous croyez tellement intellingent hein ! Et vous trouvez ça marrant hein ! je souffre moi hein ! vous le savez hine que je souffre moi hein ! Vous savez que c’sst que de la détresse psycohlogique hein ! Ben moi je peux vous le dire et c’est pas rigolo de la détresse pyschologique hein ! Pas marrant du tout ! Ah mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Jamais j’aurai dû me metttre à écrire ! Mais je vous lais apporter du bonheur au monde moi ! Et regardez maintenant où j’en suis ! Je me chie de ssus pratiquement en permamcnence tellement j’ai peur qu’on disse que tout ça c’est des choses que j’ia faite alor s=que j’ai rien fait du toout moi ! Hein ! merde à la fin ! fais chieer quoi je veux dire ! Laissez-moi tranquille c’est tout ce que je vous demande !

Je suis grossier c’est vrai mais pardon mais j’en suis déoslé mais il fallait que vous compreniez que j’y suis pour rine moi ! Comme ça c’est fait ! Pardon. 

 

Alors qoù que j’en étais dans toute cette hisoitire ?...euh…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

-          « Aaaah ».

 

Sa peau était tellement douce, tellement chaude. Sa poitrine était tellement ferme. Son ventre se pressait contre le sien. Ses lèvres contre les siennes. Son sexe si dur s’enfonçait en elle.

 

-          « Aaaah ».

 

Elle adorait cette sensation qui l’envahissait doucement, de plus en plus. La façon dont elle s’en pénétrait, dont elle le prenait en elle, cette façon qu’elle avait de se cambrer lui donnait l’impression que son sexe entrait en elle plus profondément encore. Elle ne pouvait alors plus retenir ses gémissements.

 

-          « Aaaah »

 

Et plus elle s’activait sur lui, plus elle faisait entrer son sexe en elle, plus elle sentait sa dureté plus son envie de jouir grandissait.

 

-          « Aaah…aaah…aaah »

 

C’était, généralement, à ce moment-là qu’elle se mettait à caresser son clitoris par de petits à-coups de plus en plus rapides. Elle se mettait alors à le chevaucher tout aussi frénétiquement, sentant son sexe, de plus en plus en elle. Elle sentait alors son plaisir l’envahir. Et elle en voulait encore plus. Toujours plus.

 

-          « Aaaah…aaaaah…aaaaaah ».

 

Encore. Et encore plus. Oh oui, oh oui ! Moi aussi j’en veux plus ! Oh, oui, oh oui ! Vas-y chérie ! Non mais ça va pas vous êtes dans mon inimité personnelle à moi tout seul ! Foutez-moi le camp tout de suite je reviens dans quelques…ah ben nan ! Tout fini ! A pu ! Alors qu’est-ce que je disais moi ???? Ah, oui !...Oui, je me suis lavé les mains ! Vous voulez sentir, peut-être ?!

 

-          « Ah…aaaah…aaaah ! ».

 

Elle n’en pouvait plus. Mais elle en voulait encore davantage. Elle voulait le sentir plus fort en elle, plus profondément encore. Elle n’en pouvait plus.

 

-          « Aaaah ! Aaaaah ! ».

 

Elle n’avait maintenant plus qu’une envie : se laisser aller à son seul plaisir, se laisser jouir. Parfois, elle le laissait jouir en même temps qu’elle, parfois en elle lorsqu’elle n’en avait pas le choix. Mais le plus souvent, elle préférait le masturber pour le faire jouir à son tour.

Parfois alors, elle restait à ses côtés pour échanger quelques baisers et même quelques caresses. Parfois. Mais, généralement, elle filait aussi vite sous la douche et tout aussi vite de son appartement. Et même si, souvent, il lui demandait de rester un peu. Comme ça. Juste pour voir. Elle trouvait toujours un prétexte pour ne pas rester…Salope, va !

Elle n’était pas prête à avoir ce genre de relation…ou tout au plus le genre de relation que peut avoir une princesse avec un petit pois…qui vibre…enfin dans son cas ce serait plus un œuf d’autruche qu’un petit pois…

Elle se dédouanait en se disant que quoi qu’il en dise lui non plus n’était pas prêt à avoir une relation de ce genre. Bien sûr, certains jours, les jours où ça n’allait pas, elle se disait que ce serait, peut-être, bien d’avoir quelque de chose de mieux. Quelque chose de plus. Mais au fond d’elle, elle savait très bien que ce n’était pas ce qu’elle voulait. Et elle savait très bien ce qu’elle voulait. Elle l’avait toujours su et elle savait qu’un jour elle finirait par l’obtenir. De toute façon, elle ne ferait jamais passer au second plan ce en quoi elle avait toujours cru, voulu pour une relation d’à peine huit mois.

Servir. Faire son devoir. Servir la justice. Servir une république laïque autant protectrice que coercitive. Servir son pays. Assurer la sécurité de sa patrie…contre ses ennemis de l’extérieur comme de l’intérieur, sauf au ministère bien sûr, et oui je sais bien que vous aussi vous avez vu « Rock » avec Sean Connery, paix à son âme, et Nicolas Cage, paix à ses cheveux. Et si au passage, elle pouvait obtenir ce petit pouvoir qu’elle désirait tant, alors elle pourrait dire qu’elle avait réussi sa vie.

Mais pour le moment, elle ne servait pas grand-chose. Peut-être à faire rentrer du fric dans les caisses de sa République en dressant quelques prunes à des blondes écervelées autant qu’échevelées ou à des poivrots ignares bullant du gosier. Peut-être d’épouvantail à corbeaux en faisant le pied de grue sur un rond point où pas même un âne égaré ne passait…même avec un gilet jaune. Et la plupart du temps à passer sept heures d’affilées à classer paperasses et papiers en avalant un café à peine chaud, quand elle ne devait pas en servir à plus gradé qu’elle…saleté de monde de mecs, va ! Cela me débecte à un point I-NI-MA-GI-NABLE ! Pardon mais je vous le dis comme je le pense, hein ! Phallocratie de merde, va ! Vive le MLF ! Une femme présidente vite !...euh…on y croirait quand je dis ça hein ! Je m’épate moi-même des fois ! En tout cas, je comprends maintenant mieux nos politiciens. C’est quand même génial et assez grisant, je dois dire, de faire croire à des couillons des choses auxquelles on ne croit pas soi-même !...Le vaccin Astra-Zeneca c’est génial ouais ! Et c’est pas de la merde, hein ! Pour quatre cent millions d’euros mon con ça serait le comble !

 

La vie de gendarme pour elle, pour le moment, semblait bien triste et bien morne. Mais à ne pas en douter un jour. Un jour…oui on sait sa marraine la bonne fée viendrait et lui donnerait tout qu’est-ce qu’elle voudrait : un gros carrosse, un beau château et un beau prince monté comme une tringle à rideau…euh…vous savez qu’on n’est pas dans un conte de fée là ! Vous avez quand même fini par le comprendre ? Rassurez-moi !...euh…Vous alors ! Vous êtes fan d’Harry Potter, vous ! Hein ! Hein ? Je m’en doutais !   

 

Elle avait encore récemment cru que ce jour était arrivé lorsqu’on l’avait placée sur une affaire de parricide…ou de marricide pourquoi toujours utilisé le masculin nom d’un chien ! Ça vient de « parent » ? Ah ! Et pas de « papa » ? Non, on ne dit pas « matricide » c’est pour les marâtres qu’on utilise ce terme ! Enfin dites donc pour qui vous me prenez vous ! Et puis de toute façon je vous en pose des questions moi ! Hein !

Là encore elle n’avait été que le binôme d’un gendarme, plus gradé, plus vieux et plus masculin qu’elle. Mais comme elle le disait souvent à ses collègues lorsqu’ils en parlaient encore, cela lui avait permis de faire cette jolie rencontre comme elle l’appelait généralement devant eux. Malgré le fait que cela se soit passé dans un hôpital, bien sûr…eh, eh, eh ! Pauvre conne, va ! Elle aurait tellement voulu être celle qui décidait, celle qui tenait les rênes. Mais elle ne pouvait que regretter, tout autant, de n’avoir pu être que celle qui accompagnait…euh non, on va passer sur cette phrase, hein ? Vous avez compris l’idée c’est bien ça !

 

Bientôt, à ne pas en douter, elle serait celle qui commanderait…tous ces cons tant qu’à faire hein ? Salope, va !

 

 

Une gamine de dix ans et quelques qui s’enfermait plus ou moins volontairement dans un mutisme plus ou moins sélectif à grands coups de jeux vidéos ultraviolents comme dans une certaine tendance à vouloir voir le monde brûler dans le gigantesque incendie qu’elle aurait volontiers allumé elle-même et sans la moindre hésitation. Des pensées qui lui donnaient envie de s’ouvrir les veines après avoir pris un bon gueuleton arrosé à l’huile de vidange, d’antigel et, pourquoi pas, d’une bonne liqueur de javel en guise de digestif. Et des nuits passées dans un EHPAD, un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, accueillant des malades d’Alzheimer, un enfer où même le Diable en personne ne voudrait pas régner…enfin vaut mieux régner en enfer que servir au paradis moi je dis ça ! Je suis sûr que vous vous préféreriez servir en enfer !

 

-          « Putain de vie de merde ! » se disait-il. Parfois. Comme ça, dans la journée. En se rendant à son boulot ou chercher sa gamine au collège. En faisant ses courses, en se douchant ou se brossant les dents. Parfois même, il se grognait ces quelques doux mots lorsqu’il était assis sur le trône comme un bon roi. Le roi des cons !

 

Comment il avait pu être aussi con que ça ! Croire à toutes ces conneries ! Comment il avait pu penser qu’un jour lui aussi, eux aussi, seraient heureux. Elle l’avait niqué et elle en avait profité pour niquer tout le reste de sa putain de vie de merde. Et elle s’était barrée comme ça. Sans aucune raison. Sans aucune explication autre que cette putain de lettre de merde dont il n’arrivait même pas à se séparer. « Je t’aime » lui avait-elle dit ! Tu parles ! Comment on peut abandonner ceux qu’on aime ! Comment ! Pourquoi ! Pourquoi, putain ?

Et c’était bien cela qui le faisait souffrir ce pourquoi sans réponse. Ce pourquoi qui le tourmentait en permanence, qui lui donnait le plus souvent envie de crever pour ne plus ressentir cette putain de douleur. Elle. Il était toujours là. Tous les jours…je sais c’est redondant…oui je connais ce genre de mots, et de maux aussi oui. Un peu comme vous en gros ! Vous la coincez pas dans la braguette surtout !...Toutes les heures. A chaque seconde de chaque minute. C’était toujours la même rengaine. Elle. Elle. Et encore Elle. Ce putain de pourquoi. Ce qu’elle faisait. Où elle était. Avec qui. Et pourquoi putain !...Oui, oui, oui, je suis d’accord avec votre fine analyse psychologique : il a besoin de tirer son coup le monsieur !

 

La colère se lisait dans son regard. La haine suintait dans chacun de ses gestes, dans chacune de ses paroles lorsqu’il daignait ouvrir la bouche. Et ce n’était pas le tas de connes avec lesquelles il travaillait qui le distrairait un peu. Elles n’étaient bonnes qu’à deux choses, trois ou quatre si on incluait le domaine privé…la pipe et la branlette…euh…non en fait juste trois…on est jamais si bien servi que par soi-même, non ?...Foutre la merde et dire que ce n’était pas de leur faute était leur domaine de prédilection. Et putain ce qu’elles étaient douées dans ce domaine.

Elles excellaient à se bouffer le nez…la gueule pour parler français !...Pour une serviette mal pliée. Pour une petite cuillère mal lavée. Pour un paquet de café ou de frites congelées que l’une ou l’autre avait chouré. Elles passaient tellement de temps à se disputer les faveurs et le siège d’une directrice aussi affabulatrice qu’obèse…et quand je dis obèse, c’est obèse version Obélix à la puissance mille et je vous laisse imaginer la connerie qui va avec…qu’elles en oubliaient leur travail, leurs résidents livrés à eux-mêmes la plupart du temps.

Bien sûr, lorsque les familles arrivaient sur le coup de six heures le soir, histoire de se donner bonne conscience avant de partir en vacances ou pour la nouvelle voiture, comme par une sorte de magie miraculeuse, tout ce lieu de démence se transformait. Cette magie envahissait alors tout, tous et toutes. De hyènes assoiffées de chair et de sang, charognant le moindre morceau de bidoche passant à portée de leurs crocs jaunis, elles devenaient les plus grandes ambassadrices et défenseuses acharnées de ce drôle de concept nommé humanitudetraiter des humains même malades comme des humains que ce soit dans l’attitude ou dans les gestes…si ça c’est pas de la connerie, hein ? Inventer un concept de ce genre pour quelque chose qui devrait être naturel, normal et complètement logique ! Moi là, je sais pas là. Je sais plus…Fallait oser, pas vrai José !...De démons beuglant et hurlant, au regard rougeoyant et à la bouche écumant, elles devenaient des anges embarrassant et câlinant les pauvres…enfin pas trop pauvres non plus faut pas abuser, hein ! Trois mille boules par mois il faut les aligner quand même !...et les déments. Mais elles n’étaient que vent et rage, stupidité et avidité, arrogance et jalousie.

Et dès que les familles s’éloignaient jusqu’au lendemain…pour ceux qui avaient de la chance d’avoir de la visite tous les jours…alors elles redevenaient ce qu’elles n’avaient jamais cessé d’être : elles. Fausses et vides.

Damian les haïssait. Simplement. Purement. Incroyablement. Elles étaient incompétentes. En à peine de deux semaines de présence dans cet établissement, il avait assisté à trois décès. A chaque fois, l’obèse directrice s’était servie de sa voix stridente pour livrer un conte de fée aux familles : des arrêts cardiaques à la place de fausses routes causées par, une fois, une serviette en papier, une autre par un morceau de viande, avalée par l’une et l’autre résidente laissé sans surveillance ; un problème métabolique d’un autre résident au gabarit impressionnant. Les infirmières n’eurent qu’à augmenter les doses de ses médicaments pour ne plus être impressionnées et le faire hospitaliser…euh...oups ! Il est canné le vioc ! Pas not’ fôôôôôte !...Elles purent alors tranquillement retourner à leur crêpage de chignon quotidien pour leurs heures, leurs jours de repos, leurs indemnités et ce putain de planning qui ne leur convenait pas, qui ne leur convenait jamais.

Parfois en entrant dans son bureau, Damian retrouvait des médicaments sur le sol, des médicaments qui n’avaient pas été distribués ou qui, dans le meilleur des cas, le seraient le lendemain au mauvais résident. Ou même à des toilettes faites à poil bras et jambes écartés qui ressemblaient plus à des fouilles au corps au temps des nazis…d’ailleurs ce sont ces charmants gaillards plein d’amour qui ont quand même inventé le concept d’humanitude de Dachau à Struthof…euh…désolé hier soir j’ai zappé sur Cnews par erreur et voilà. Pardon…euh…ah ?! Ils ne sont pas racistes juste cons ! Ah, autant pour moi alors, j’avais mal compris !    

Il aurait pu essayer d’améliorer les choses. Il aurait pu choisir de s’impliquer davantage, de, simplement, faire en sorte que cela aille mieux pour tout le monde. Mais pourquoi s’évertuer à montrer la lune à des imbéciles qui ne feraient que regarder son doigt se disait-il. Et certaines risquaient même de le lui arracher pour se le coller entre les jambes vu leur état de manque qui, certains jours, les poussait à être trop câlines…surtout des mains…durant les séances de bains avec certains résidents…dont le bigoudi n’était pas encore trop rabougris !

 

Non. Certainement pas. Damian ne s’impliquerait pas là, dans leur merde puante comme la chiasse d’un vieux en train de chier sur un radiateur. Il ne s’investirait pas dans leur connerie sans limites que toutes cherchaient inlassablement à repousser. Et il ne se laisserait pas compromettre dans ces mensonges qui arrangeaient tout le monde. Il était là pour le salaire. Uniquement pour le fric. En attendant de pouvoir dégager de cet asile de fou dont les plus sages étaient, sûrement, les résidents eux-mêmes.

Il les haïssait, elles, eux, ce boulot, leur gueule, cette putain de grosse vache de merde qui était censée les diriger mais qui prenait un plaisir sadique à les monter les uns contre les autres. Il lui aurait volontiers ouvert la panse. Mais il n’y aurait eu que de la merde pour lui couler du bide et en moins grande quantité que celle qui sortait en permanence de sa putain de gueule…oh, comme je suis d’accord avec toi, mon pote ! T’as pas idée ! Fous-lui-z’en un coup pour moi tu veux ? Hein, dis, hein ? Mon copain ! Un bon coup dans sa gueule !   

Il aurait voulu les voir crever, les voir souffrir autant que lui souffrait toujours, chaque jour. Ces sales putes, ces ordures de merde. Elles devraient crever en souffrant pour ce qu’elles faisaient. C’était ce qu’elles méritaient. Tout ce qu’elles méritaient se disait-il en les regardant retourner chez elles joliment parées, se pavanant comme des déesses. Des déesses au cul plein de merde…et surtout d’autres choses bien gluantes aussi hein ! Faut pas se le cacher !

C’était pour tout ça qu’il avait choisi de travailler la nuit, ne pas les voir, ne les entendre, ne pas devoir les subir.

 

 

Aujourd’hui, ce serait le bon jour, elle le sentait. C’était ce qu’elle se disait chaque matin. Enfin, elle pourrait montrer ce qu’elle valait…euh…non pas ‘’avalait’’, lisez attentivement nom d’un chien !…enfin, elle pourrait montrer ce qu’elle était réellement. Mais chaque jour, elle se retrouvait cantonnée derrière un bureau, sur un rond point ou une quelconque route de campagne. Chaque jour, elle ne faisait que servir son pays en servant un café…Et ce serait ti pas là que Charlie i’va appeler cette drôle de dame, dites donc !

Et chaque jour, elle devait rester motivée. Elle se disait qu’elle y arriverait, qu’elle leur montrerait à tous ces connards. Chaque jour, elle se battait contre leur hypocrisie. Chaque jour, elle s’en voulait ne pas parvenir à faire comprendre, accepter aux autres, à ses collègues qu’elle était, au moins, aussi capable qu’eux. Mais comment décrire le soleil à un aveugle ? Si ce n’était comme une énorme boule de gaz incandescente, éclatante et extrêmement chaude. Il pourra sentir la chaleur de ses rayons sur son visage. Mais jamais, jamais il ne pourra voir combien il est brillant. Mon Dieu, merci de m’avoir donné un tel don ! J’en pleurerai tellement j’écris bien ! Mon Dieu ! Mon Dieu !...Si vous voulez tout savoir je me suis fait pipi dessus tellement je suis content. On en partage des choses, hein ?

 

Et tout son problème était là. Elle était jeune. Elle était plutôt jolie. Et surtout, elle était la seule femme de cette petite caserne de campagne. Et la plupart de ses collègues ne voyaient que cela d’elle. Elle était, pour eux, comme la petite dernière de la famille, celle qui fallait absolument protéger.

 

 

Le temps passa immuable, effrayant, douloureux, épuisant…

Ce jour-là, comme chaque jour, elle s’était dit en se levant que ce serait son jour. Elle ne savait pas alors combien elle avait raison ni même à quel point elle se trompait. Jamais elle n’aurait pu se douter que, dans les semaines qui venaient, elle s’en voudrait et se reprocherait d’avoir tant désiré ce jour-là. Et ouais méfies-toi de ce que tu demandes au cas où tu l’obtiendrais…euh…oui la merde ça arrive aussi quand on prie. Demandez au Père Paul, tiens !

 

Ce jour-là, les membres d’un groupe de l’Unité Spéciale d’Intervention de la Gendarmerie Nationale étaient en visite dans cette petite caserne. Leur présence-là n’avait rien à voir avec une quelconque courtoisie fraternelle.

Depuis quelques mois, un nouveau groupe de trafiquants en tout genre s’était installé dans leur région comme dans d’autres avant. Personne ne savait exactement qu’ils étaient. Mais ils avaient déjà leur marque de fabrique. Dès leur arrivée, ils lançaient une OPA sauvage sur la concurrence autochtone. En général, de la manière la plus violente et agressive qui soit. Ce qui avait donné les jolies images diffusées en boucle sur les chaines d’infos. Ces motos et voitures qui roulaient comme des fusées pour finir en tonneau devant des dizaines de mecs armés, hurlant et beuglant comme des hommes des cavernes devant un bon gros mammouth en train de rendre son dernier souffle.

Durant ces quelques semaines, ils avaient déjà repris les marchés locaux et doublé les ventes au consommateur final, quel que soit le produit consommé : drogues, armes, argent, alcool, prostituées. Aujourd’hui, ils étaient déjà à la tête d’une véritable entreprise « Gafaesque »…oh, putain de ta mère ! J’ai inventé un mot et ça m’est venu comme ça, dis donc ! Je suis un vrai auteur maintenant ! Oh putain de ta mère ! Oh putain ! J’ai même pas un mouchoir en papier ! C’est rien du Sopalin ça ira aussi ! Oh putain que oui, ça ira ! Oh, oui ! Oh, oui !...qui brassait des millions de crypto-monnaie par semaine. L ’USIGN, sous l’impulsion du Chef d’Etat Major de la Gendarmerie Nationale, avait été mandatée pour créer une section spéciale destinée à surveiller, collecter des informations et à terme, peut-être, intervenir pour mettre fin aux activités de ces nouveaux trafiquants.

 

Et c’était pour ça qu’ils étaient là aujourd’hui : recruter.

 

Le chef de groupe, un homme d’une quarantaine d’année au bouc aussi pourvu que la chevelure, à l’imposante prestance et aux tatouages en tout genre, s’avança vers les gendarmes de cette caserne réunis pour l’occasion dans leur cantine.

 

-          « Alors…» leur demanda-t-il de sa voix roque « ça intéresse qui ? ».

 

Tous se regardèrent. Et tandis que s’installa un brouhaha typique d’une salle de réception en plein émoi, une main se leva et une voix fit taire toutes les autres.

 

-          « Moi ! »

-          « Et vous vous appelez ? »

-          « Carole... » lui répondit-elle « Carole Denhame ».

 

Enfin. Son jour était venu.

 

Quelques heures plus tard, Damian était sous la douche quand il sentit une présence derrière lui. Il se retourna. A peine eut-il le de temps de voir son visage que Carole, nue, se pressa sur lui. Sans un mot, elle enfonça sa langue dans sa bouche, le caressa et lui fit l’amour. Comme toujours, elle ne fit que se servir de lui pour satisfaire son propre plaisir, sa propre envie.

Comme toujours, lorsqu’elle en eut fini, elle se sécha et se rhabilla, sans un mot, sans un baiser sans une caresse…Bon chien ! Il a fait une petite léchouille à sa mémère, hein !

Tandis qu‘elle remettait son uniforme, Damian la regardait. Elle n’avait rien à voir avec Belinda. Elle n’avait rien de sa douceur, rien de sa chaleur. Rien de sa façon d’aimer. Rien de sa force ni de sa délicatesse. Et pourtant le fait qu’elle agisse de cette façon avec lui, comme s’il n’était qu’un objet…un truc en plastique tu veux dire !...lui faisait mal. Même Amanda n’avait, pour elle, que l’intérêt d’être la fille de celui qu’elle venait baiser quand elle en avait envie. Et aucun autre.

Cette relation ne pouvait pas durer. Pas de cette façon. Il le savait. Probablement qu’elle aussi. Malgré cela, le fait de la perdre, de perdre encore quelqu’un, lui était intolérable. Rien qu’à l’idée de s’imaginer lui dire que c’était fini, ses tripes se retournaient dans cette drôle de sensation qu’il n’avait éprouvée que rarement jusqu’ici. Et cette sensation, il aurait fait n’importe quoi pour ne pas la ressentir encore. De nouveau.

 

Alors qu’elle finissait de se rhabiller, elle le regarda, sourit. Et comme toujours avant de partir elle lui donna un léger baiser, ses lèvres effleurant à peine les siennes. Damian resta là dans cette salle de bain à fixer son putain de reflet. Ses putains de couilles, il avait dû les ranger quelque part, dans un putain de tiroir dont il avait perdu la clef. Putain de connard de merde !

  

 

Une bonne vingtaine de minutes plus tard, Carole était de retour chez elle, dans ses sommaires quartiers à la caserne. Elle avait enlevé son uniforme, passé des habits civils et se préparait un large sac de voyage. Vu les vêtements et sous-vêtements qu’elle y enfournait, elle n’avait pas prévu de revenir d’aussi tôt…ouais tu m’étonnes ! Sale garce de bonne femme, va ! Ça se fait baiser et ça se casse. Putain ! C’est dingue ça ! Y en a pas une mais alors pas une pour racheter l’autre ! On pourrait se dire qu’au moins ce genre de bonnes femmes ce sont que des exceptions qui confirment la règle. Des espèces d’aberrations mathématiques. Mais non ce genre de bonnes femmes de merde c’est la règle ! Putain ! Et après on dit que c’est moi que j’ai un problème avec les femmes ! Je veux bien mais là franchement, ça ne vient pas de moi ! Hein ? Franchement ?...Bref…pensez ce que vous voulez, je pense la même chose que vous ! On est bien d’accord !

   

Soudain, on frappa à sa porte. Elle savait qui c’était…tu m’étonnes, salope va !...elle les attendait autant qu’elle avait attendu ce moment, avec impatience et excitation.

 

-          « C’est ouvert ! ».

 

Le chef de groupe, l’homme aux tatouages, entra alors accompagné de deux autres hommes et deux autres femmes…putain de parité de merde ! Dans un monde parfait ça aurait été que des mecs...des baroudeurs comme lui qui avaient dû faire les quatre cent coups ensemble et pas toujours de la plus légale des façons. Cela se voyait à leur allure, à leur façon de se tenir, de marcher, de parler. Tout en eux respirait à l’arrogance de ceux qui en ont trop vu pour encore se taire devant les autres. Et ceux-là entraient là avec des pizzas et des kebabs.

Tandis qu’ils dinaient, ils discutèrent de tout, de rien, surtout de leurs expériences passées. Du bon vieux con qu’ils avaient, un jour, rencontré dans un bled paumé et qui devait être canné maintenant, de ce qu’ils comptaient faire. Après ça. Plus tard.

 

-          « Et alors ça se passe comment maintenant ? » leur demanda Carole

-          « Elle est pressée la nouvelle ! » s’écria alors l’une des autres femmes.

-          « Je ne suis pas pressée j’ai seulement hâte de commencer »

-          « Ouhalala ! » s’écrièrent les autres en cœur.

-          « Ok, Miss ! Tu veux y aller alors on va y aller !… » lui dit celui qui commandait ce petit groupe, essuyant la sauce blanche qui dégoulinait de sa barbe « T’as déjà entendu parler de la mafia iranienne ? Les Boudjema ? Les Akmalhi ? Ou les pires saloperies qui soient : les El-Keffhir ? ». Carole nia.

 

C’était normal. Après tout quel pékin de seconde classe pourrait dire qu’il connaissait la mafia de son pays…à part, bien sûr, celle qui passe son temps dans les journaux télés implorant à sa réélection…alors celle d’un autre ; paumé au bout du monde ; pour lequel la première image qui venait en tête était celle d’un mec rachitique et édenté, en djellaba et turban visé sur le crâne, en train de regarder, l’œil envieux, ses chèvres brouter les cailloux d’un sol sableux et aride. Alors qu’elle n’en ait jamais entendu parler n’était pas étonnant. Le contraire l’aurait été.

 

Cet homme lui expliqua qui étaient ces trafiquants ou plutôt qui il pensait qu’ils étaient.

 

A l’origine, ces trois familles se concurrençaient sur leur marché local. Mais un jour un petit bonhomme inconnu du monde entier nommé C.I.A….euh…non ce n’est pas le sigle de Charles Ingalls et Associés ou de Couilles Internes en Acier ni même de Charivari Intra Auriculaire, ce qui ne veut rien dire vous en conviendrait…devait faire passer en Afghanistan des petites douceurs pour ses amis les moudjahidine…qui vont devenir par la suite ses plus gentils petits copains qui sont plus gentils mais qui sont, tous, devenus méchants-méchants mais qui y en a qui sont encore des tous gentils-gentils mais qui y a personne qui sait vraiment qui ils sont mais du moment que l’oncle Sam, la tante France et le cousin Germain leur vendent des armes à tous alors ça va. Enfin tout ça, c’est une autre histoire…Mais ce petit bonhomme rondouillard et pas franchement malin ne savait pas comment faire pour livrer ses petits copains en temps et en heure pour qu’ils puissent se défendre face au gros méchant nounours russe…que même Rambo John J. il l’a combattu c’est pour dire qu’ils étaient vraiment méchants. Mais maintenant ils sont plutôt gentils parce qu’ils ont permis à un fou de devenir président enfin il a pas été réélu alors ça va…enfin chez nous on sait pas…comme lui aussi il a chopé le coronavirus on sait jamais…surtout que c’était après un repas arrosé…Alors ce petit bonhomme qui n’était pas très intelligent malgré ce qu’il en disait à tout le monde alla voir les chefs de ces trois familles. L’un après l’autre, il réussit tant bien que mal, à grands renforts de valises remplies de billets verts, de cadeaux en tout genre et de belles promesses à les convaincre de l’aider à faire passer ses petits missiles, ses fusils, ses munitions dans ce pays que personne ne connaissait alors. Et ce petit bonhomme qui s’encroûtait de plus en plus au fil des ans finança, par la même occasion, ces trois familles qui, durant plusieurs décennies, virent couler à flot l’argent occidental dans leur caisse. Leurs activités alors se développèrent partout en Iran tout comme leur goût pour le pouvoir. Et bien vite, la guéguerre qu’elles entretenaient entre elles devint une impitoyable guerre sanglante.

Ces trois nains d’alors devenus des géants perpétuellement affamés allaient finir par se détruire. Un homme prit une décision qui allait tout changer. Cet homme était un visionnaire à sa façon et dans son domaine particulier. Il s’appelait Muhammad El-Keffhir, le patriarche de la famille du même nom, toujours à sa tête aujourd’hui. Il réunit les autres chefs de clans et leur expliqua, probablement, que le monde allait changer, qu’un jour l’argent américain, occidental, ne coulerait plus car la donne mondiale s’inversait. Bientôt ce ne serait plus l’Ouest contre l’Est mais le Nord contre le Sud. Et dans ce monde-là, se battre entre eux pour quelques miettes n’aurait, alors, plus aucun sens. Mais ensemble, le monde pourrait leur offrir une source de bienfaits intarissables autant qu’inimaginables.

 

Personne ne savait ce qu’ils s’étaient alors réellement dit.

 

Pourtant, quelques mois plus tard, toujours en Iran, apparut une organisation gigantesque, puissante, dotée de moyens colossaux et nommée la Majles, l’Assemblée en arabe. En quelques semaines seulement, elle s’accapara les marchés illégaux du pays, commença à financer certains politiques et finit par bénéficier des largesses du régime dont certains dirent qu’elle l’avait mis en place elle-même. Peut-être même qu’elle était le régime en place. Puis comme une araignée agrandit sa toile, la Majles se tissa des liens d’abord dans les pays frontaliers d’Iran puis en Macédoine, en Russie, en Ukraine et enfin en Turquie avant d’arriver en Europe et en France ces derniers mois.       

Bien sûr, il ne pouvait pas être sûr à cent pour cent qu’il s’agissait bel et bien de cette organisation. Mais vu ce qui s’était passé dans les autres régions, il y avait pratiquement autant de chance qu’il se trompe que de voir un yéti lui sortir du cul.

 

-          « Si vous savez qu’ils sont et ce qu’ils font pourquoi vous n’intervenez pas ? ».

 

Ce n’était pas aussi simple que ça. D’abord, ces mecs avaient une sorte sixième sens, une sorte de radar à flic. Tous ceux qui avaient tenté de les infiltrer avaient été renvoyés chez eux pelés comme une orange ou cloués sur un arbre dans leur propre jardin. Ensuite, c’était une organisation tentaculaire, une sorte d’hydre à plusieurs têtes, en couper une ne servait à rien. Une autre repoussait instantanément. En plus de ça, ils franchissaient les petits trafiquants locaux qui leur servaient de paratonnerre et de fusibles qu’ils faisaient sauter au moindre pépin.

Utiliser la force n’aurait servi à rien. Pas avec eux. Leurs hommes étaient entrainés, bien armés. Rien à voir avec le petit trafiquant du bout de la rue armé d’une kalachnikov à bille. De toute façon, il avait déjà tenté ça par le passé. Et la situation s’était passablement compliquée…on dirait Qui-Gon Jinn qui parle ! Oh, putain y a même des Jedis dans on histoire ! Oh putain ! Comment je vais cartonner !...Ben quoi des médecins et autres soi-disant experts en tout genre qui se sont succédés sur les plateaux télés ont bien écrit des livres, eux, qui ont été publiés, eux, même s’ils n’ont dit que des conneries eux, et mit des vies en danger, eux, en racontant ces conneries ! Alors pourquoi que moi je…oui je sais le fric toujours le fric ! Putain de fric !...euh…je vous fais juste remarqué que moi aussi je dis des conneries alors…on fait affaire, hein ? Pensez à Notre-Dame ! Merde !

Cette fois, il voulait tenter une autre approche. Pour chasser un monstre intelligent, invisible, incroyablement féroce, impitoyable et surtout perpétuellement affamé, il fallait être patient, le comprendre, le connaître pour trouver le petit défaut de sa cuirasse. Et là, il lui enfoncerait une lame chauffée à blanc en pleine poitrine. Bien sûr, cette saloperie ne crèverait pas. Mais, il lui causerait suffisamment de dégâts pour lui faire comprendre qu’il n’était pas le bienvenu et, qui sait, peut-être même le faire rentrer dans sa putain de grotte en Bougnoulie. Cela prendrait le temps qu’il faudrait mais cette saloperie crèverait…encore un Capitaine Achab ! C’est du déjà vu, mon pauvre Ismaël ! Oh, quelle culture que j’aie ! Et sans pesticide en plus ! Enfin sauf dans mes urines !

 

Et c’était ça leur premier objectif : étudier le monstre.

 

 

Tapis au premier étage d’un vieil hangar de stockage bouffé par la rouille et l’humidité d’une zone industrielle désaffectée, où les seuls habitants étaient des rats plus gros que des chats…et quelques clodos aussi dont tout le monde se foutait qu’il pleuve, gèle ou fasse une canicule… ils guettèrent, veillèrent et épièrent, nuit et jour, jour et nuit, l’entrepôt à une centaine de mètres de là. Cette vieille bâtisse branlante semblait tenir encore debout uniquement grâce à la merde des mouettes et des pigeons. Personne, s’il y avait eu quelqu’un pour passer par-là, n’aurait pu s’imaginer que, malgré son délabrement, cet entrepôt connaissait, de nouveau, une intense activité, comme au temps de sa splendeur à jamais perdue…j’aurai pu dire « connaissait un regain d’activité » mais…je vous merde ! Merci de votre compréhension.

Chaque camion, chaque voiture, chaque homme, chaque femme, chaque gosse qui y entrait était photographié. Chaque mec qui jouait au clodo pochetron à la barbe et aux cheveux bien taillés et aux sacs de couchage bien trop gonflés pour ne contenir que de la mousse avaient été repérés et marqués.

 

A l’intérieur, comme le montraient les clichés que Carole avait pris en montant sur un toit adjacent, il y avait une bonne dizaine d’hommes. Ils étaient lourdement armés, veillaient sur des caisses que d’autres hommes et femmes avaient déchargées des camions et dont d’autres encore en vidaient le contenu pour l’entreposer sur des rayonnages improvisés.

Cet endroit avait tout d’un centre de stockage d’Amazon…sauf que les employés y étaient mieux traités qu’ils viennent du Congo pour travailler dans la receipt, qu’ils aient travaillé dans le médico-social ou qu’ils veuillent faire un bon modèle pour leur fille…on en versait bien une petite larme tellement c’est beau ! Tous ces gens qui ont des valeurs, courageux, qui se battent pour avoir une vie meilleure, comme vous, comme nous, comme moi et qui sont prêts à tout pour vous livrer votre DVD rayé…c’est tellement beau ! Faut avouer non ! Enfin…si ça c’est pas de la com’ de merde pour se redorer le blason !

 

C’était une sorte de plaque tournante où venaient probablement s’approvisionner les franchisés locaux en drogue, armes, peut-être même filles comme tous ceux qui devaient y passer commande. Et vu la sécurité qui s’y renforçait de jour en jour, et même d’heure en heure, bientôt il serait impossible pour Carole et ses collègues de tenter quoi que ce soit.

Programmer une intervention à la dernière minute, dans cette foire à baltringues se transformerait en hécatombe merdique et rougeoyante. Et ils ne savaient pas vraiment ce qui les y attendait à l’intérieur. Probablement une armée de tarés prêts à se sacrifier pour la cause et leurs soixante-dix putains au paradis. C’était foutu. Foutu.

Ils avaient été plus rapides qu’eux, peut-être, bien plus motivés aussi. Mais peut-être pouvaient-ils au moins tenter d’en savoir un peu plus sur leur façon de fonctionner leur demanda Carole. Rien ne les empêchait de poursuivre leur surveillance d’apprendre à les connaître, ce qui était leur objectif premier. Aussi, la prochaine fois, auraient-ils un coup d’avance. Peut-être même qu’en en sachant un peu plus, ils pourraient préparer quelqu’un pour qu’il aille rejoindre cette belle et grande entreprise sans risquer de se faire repérer.

 

-          « Pourquoi pas ! » acquiesça le chef de groupe après réflexion. Ce serait toujours ça. Et au moins, ils ne rentreraient pas bredouille cette fois encore.

 

Tandis que les autres étaient allés se reposer, alors que la nuit recouvrait tout, l’un d’entre eux resta à monter la garde, veilla, filma, photographia ce qui se passait en face dans cet entrepôt. Les livraisons s’enchainaient à une cadence infernale tout comme les retraits. C’était toujours la même chanson. Une livraison et un balai incessant de voiture de moto et même d’un mec en vélo sac sur le dos à la Uber Eats.

Jamais il ne les coincerait se disait l’homme derrière son appareil photo, les gars en face étaient bien trop organisés, bien trop mobiles et bien trop expérimentés avec des moyens qui dépassaient de loin ceux de la Gendarmerie et de la Police réunis. Jamais il ne les…

Tout à coup, sa réflexion se stoppa nette. Il entendit comme un léger bruit de verre cassé. Il tendit l’oreille durant quelques secondes. Tout aussi soudainement, il ressentit quelque chose. Il n’aurait su dire quoi. Comme un drôle de goût dans sa bouche. Du fer peut-être. Brutalement, il sentit sa gorge se faire envahir par un liquide chaud et visqueux. Il sentit alors son cœur s’emballer. D’un coup, une douleur et une peur affreuse s’emparèrent de lui en une fraction de seconde. Il porta alors les mains à son cou. Il y sentit l’orifice creusé par une balle de neuf millimètres juste sous sa pomme d’Adam d’où sortait à flot ce liquide chaud et visqueux qui lui remplissait la gorge. Il tenta d’appeler à l’aide, de prévenir ses collègues. Mais une vague de sang mêlé à sa salive jaillit alors hors de sa bouche.

D’un coup, lourd, il s’affala sur le sol. Son corps en brisa les lames de bois pourries, les fracassa en un bruit sourd qui réveilla les autres.

 

Sursautant, Carole se retrouva face au suppresseur d’un canon de fusil dont elle pouvait sentir la graisse et la chaleur lui brûler la joue. Elle leva alors les yeux vers celui qui tenait cette arme. Cet homme frêle au crane rasé et à la barbe fournie lui fit un large sourire qui laissa briller une dent en or. D’un coup, elle sentit la crosse de cette arme s’abattre sur son crane. Tout devint alors noir et sans bruit pour elle. Pour tous les autres.

 

 

Plus tard, lorsqu’elle s’éveilla, elle sentit d’abord ses bras lui étirer les épaules, ses genoux qui lui faisaient mal, puis ce goût de sang dans sa bouche et cette intense douleur qui lui irradiait le crane. Elle entendit, ensuite, ces voix assourdies comme si elle était sous une cloche de verre. Elle essaya d’ouvrir les yeux. Elle avait l’impression que ses paupières étaient collées, tellement lourdes. Elle mit plusieurs secondes à les ouvrir complètement.

Sa vision était floue, tellement floue qu’elle eut l’impression d’être plongée dans un brouillard si épais qu’elle ne voyait rien à quelques centimètres.

Doucement, sa vision redevint normale. Elle ne comprit pas tout de suite où elle était. Il y avait ces voix sourdes qui semblaient hurler, grogner, beugler. Elle ne se rendit pas compte tout de suite qu’elle était attachée. Ses poignets étaient enserrés par deux grosses cordes suspendues à l’une des poutrelles métalliques de cet entrepôt. La peau de ses genoux se faisait lacérer par les minuscules morceaux de verres et de métaux qui jonchaient le sol graisseux. Elle tourna alors difficilement la tête vers sa gauche. Là d’où lui semblaient venir les voix. Elle vit alors l’une de ses collègues attachée à côté d’elle, suspendue comme elle à ces poutrelles. Carole la regarda, tenta de l’appeler. Mais aucun son ne semblait vouloir sortir de sa bouche. Pourtant, l’autre se tourna, quand même, vers elle. Carole hurla. Sa collègue avait la moitié de son visage arraché. Des lambeaux de peau pendaient sous son œil gauche dont les paupières avaient grossièrement été découpées. Il semblait ne plus tenir qu’à un fil, prêt à sortir de son orbite. De fins filets de sang ruisselaient sur la chair de sa joue au travers de laquelle l’os de sa mâchoire supérieure pointait.

 

Carole tenta de se débattre, de se lever et se sauver. Mais, d’un coup, une main l’attrapa par les cheveux. Le même homme à la dent en or la souleva du sol. Il lui baragouina quelque chose dans une langue qu’elle ne reconnut pas, qu’elle ne connaissait pas. De l’arabe peut-être. Il lui montra ses collègues. Son supérieur qui, maintenant, semblait ne plus être qu’un punching-bag, autant qu’un réel amusement, pour deux de ses acolytes. Le corps de l’autre homme suspendu par les pieds la gorge ouverte, saigné comme l’un des porcs mécréants d’ici.

Tout à coup, elle entendit des cris, des hurlements venir d’une petite pièce aux cloisons bleues et rouillées au fond de cette vaste salle d’entreposage. Elle vit alors la dernière de ses collègues se sauver de ce local. Son pull arraché laissait entrevoir son sein lacéré. Son regard s’attarda sur son entrejambe totalement nu où le sang, d’un rouge sombre, ruisselait entre ses cuisses.

D’un coup, il y eut une sorte d’éclair. Un flash lumineux intense. Une détonation qui lui sembla faire trembler tout l’entrepôt. Il lui sembla alors que le temps s’écoulait au ralenti. Elle vit la poitrine de sa collègue éclater comme si un monstre était né à l’intérieur et que, d’un coup, il en sortait déchirant chaque centimètre de sa peau, chaque parcelle de sa chair, arrachant chacun de ses muscles, brisant chacun des os de ses côtes, vaporisant son sang en un nuage de fines particules écarlates. Elle hurla alors.

Carole sentit alors le revers de la main de cet homme s’écraser sur son visage. Elle sentit ses cheveux s’arracher de son cuir chevelu, ses genoux heurter le sol. Elle releva la tête vers lui qui la regardait tout sourire. Il baragouina encore quelque chose.

 

-          « JE COMPRENDS PAS CE QUE T… !!!! » hurlait-elle quand elle sentit la Ranger que cet homme portait, s’enfoncer dans son ventre.

 

Il s’accroupit alors à côté d’elle, l’obligea à relever la tête en la tirant, encore, par les cheveux, lui dit encore quelque chose dans sa langue, froid, dur et déterminé. Deux de ses hommes arrivèrent alors. Ils la détachèrent et l’emmenèrent.

L’homme à la dent en or resta là, accroupi, regardant ses hommes emmener la jeune femme. Son regard se posa, ensuite, sur la mèche de cheveux blonds au sol. Il la ramassa, la coinça entre ses mains velues et en renifla l’odeur. Un véritable délice. L’odeur du pouvoir.

 

 

Carole était loin de ses pensées et de ses préoccupations contrairement à une demoiselle de presque onze ans…ou de dix ans et quelques, c‘est pareil ! Allez ! Chipotez pas ! De toute façon, tout le monde se tait maintenant on écoute le monsieur et je veux plus rien entendre ! Vous me gavez !...qui, malgré son jeune âge, n’avait pas froid aux yeux et qui, depuis un certain temps, devenait totalement ingérable.

Damian, cet après-midi-là, encore une fois, avait été appelé, en urgence, par le Directeur du collège d’Amanda. En cours d’EPS, elle avait cassé le nez de l’un des garçons de sa classe parce qu’il s’était moqué de l’une des autres filles à l’embonpoint un peu trop prononcé et de sa poitrine qui dansait lorsqu’elle courait. Amanda n’avait pas apprécié ses remarques blessantes, ses ricanements désobligeants et les surnoms mal intentionnés dont il avait affublé cette gamine. Pas du tout. Et bien qu’il fasse une bonne tête de plus qu’elle, Amanda n’avait pas hésité une seule seconde, elle lui avait collé une sacrée branlée. Le genre de branlée dont on se souvient toute sa vie.

Damian était fier d’elle. Bien sûr. Elle avait fait ce qu’il fallait. Mais là, jamais il ne lui aurait dit. Cela n’aurait fait que l’encourager et la prochaine fois ce serait peut-être pire. Et c’était bien cela qui ne le faisait pas rire. Pas du tout…en dépit du fait d’avoir devant lui, la gueule bleuie d’un petit con au pif qui pissait le sang malgré les deux nappes qui lui sortaient des narines.

Son air de petit dur prêt à se pisser dessus à la moindre caresse, en d’autres circonstances, l’aurait fait éclater de rire. Mais pas là. Cette fois, Amanda avait dépassé les bornes…même si elle avait eu raison. Encore une fois.

 

Pendant près d’une demi-heure, Damian écouta plus ou moins le Directeur de ce collège lui faire la leçon sur la façon d’élever une préadolescente qui, selon son expertise, et malgré le fait qu’elle soit une excellente élève, avait un sérieux problème de comportement qui ne faisait que s’accentuer depuis ces derniers mois. Il lui prodigua alors tout un tas de conseils et de solutions qui rendrait Amanda plus facile, plus docile, bien plus malléable et même quelques adresses de pédopsychiatre qu’elle devrait, d’après lui, consulter. Sans tarder. Damian l’écouta sans broncher, acquiesça à chacune de ses belles paroles et de ses grands remèdes. Juste avant de quitter son bureau, il lui expliqua bien courtoisement, bien poliment, et avec toute la délicatesse d’un père qui n’avait d’yeux que pour sa fille, de qui elle tenait son problème de comportement. Amanda fut alors exclut trois jours de son collège et hérita de six semaines de colle. Sans compter sur les éventuelles poursuites des parents de ce gamin qui, sans nul doute, seraient très bien conseillés par ce Directeur.

 

Tandis qu’ils retournaient vers leur vieille Ford fiesta, Damian regardait Amanda. Elle avait tellement l’air fier d’elle. Bien sûr, elle avait eu raison de ne pas laisser ce petit con s’en sortir à si bon compte. Elle avait fait ce que tout le monde aurait dû faire. Mais il ne pouvait pas lui laisser penser qu’elle pouvait agir comme elle le souhaitait sans se soucier des conséquences, sans même les envisager.

 

-          « Tu sais, Princesse, tu ne dois pas… »

-          « Il l’avait mérité Papa ! Tu le sais bien ! J’ai fait ce que je devais. J’ai rien fait de mal ! » lui rétorqua-t-elle aussitôt, sûre qu’elle avait eu raison.

-          « Non, c’est sûr t’as rien fait de mal, au contraire. Mais…t’as juste agi comme une idiote…parce que c’est toi qui te retrouves punie maintenant. Imagines une seconde que tu l’aies bien amoché et que…je sais pas moi…mais…que ses parents portent plainte. Au final, on se va retrouver où ? Devant un tribunal ? A devoir leur payer des dommages et intérêts ? Ou que tu finisses en maison de correction ? J’en sais rien. Mais est-ce que ça en valait le coup ? D’après toi ? Même s’il l’a mérité. Même si tu as raison. Hein ?...[elle détourna alors les yeux]…d’après toi, Amanda ? »

-          « Non »

-          « Non. On est bien d’accord…la prochaine fois, réfléchis bien à ce que toi tu risques et à ce que risquent ceux qui sont autour de toi. Chaque décision que tu prends aura des conséquences pour toi et pour les autres. Tu sais tout ça. T’es loin d’être bête.     Tu ne peux pas te mettre toi en danger ou ceux que tu aimes aussi facilement. Tu…[brusquement, son portable se mit à sonner. En en regardant l’écran, il tiqua face à ce numéro qu’il ne connaissait pas]…crois pas que tu vas t’en tirer aussi facilement, cette fois…allô ? ».

 

De l’autre côté, c’était une voix qu’il ne connaissait pas mais dont le timbre grave lui fit emballer le cœur. Amanda vit alors le visage de son père se transformer, ses traits se forcir comme jamais et son regard se remplir de froideur alors qu’il raccrochait.

 

-          « Papa ? Ça va ? »

-          « Viens ! ».

 

 

Une bonne vingtaine de minutes plus tard, sa vieille Ford Fiesta était stationnée sur le parking de la Gendarmerie du petit village d’à côté.

Assise aux côtés de son père, dans ce bureau où siégeait un gradé ventripotent, Amanda regardait partout autour d’elle. Elle sentait son cœur battre fort à ce « et si » qui naquit, d’un coup, dans sa jeune tête. Damian, lui, comme sa fille, sentait son cœur frapper et cogner à grands coups dans sa poitrine. Mais pas pour les mêmes raisons. Il n’écoutait pas ce qu’on lui racontait. L’histoire, il la connaissait par cœur. C’était toujours la même. Il n’avait le droit de rien. Pas le droit d’être heureux. Pas le droit d’être comme tout le monde. Pas le droit d’avoir une famille, d’en donner une à Amanda. Il n’avait que le droit de souffrir, de se battre en permanence, d’avoir mal, de devoir se sacrifier. Pour qui ? Pourquoi ? En espérant quoi ? Avoir de la merde. Il n’avait le droit qu’à ça. A cette putain de merde qui lui tombait en permanence sur le coin de la gueule alors qu’il ne faisait rien pour ça. Sauf de son mieux. Toujours de son mieux. De son mieux pour être quelqu'un de bien. De son mieux pour être un bon père. De son mieux pour qu’Amanda ne manque de rien. De son mieux pour tout le monde. Pour tout. Et lui qu’est-ce qu’il en retirait ? On lui crachait à la gueule. On le prenait pour un moins que rien. Pour un con. Un imbécile. Un abruti qu’on pouvait balancer comme ça. Comme une merde. Comme ce gros con bouffeur de gaufre liégeoise qui lui disait que tout irait bien, que c’était bien souvent comme ça que ça se passait dans le cadre de ces opérations-là. Mais, la vérité, ils la connaissaient déjà tous les deux. Ce gros veau ne se bougerait pas ou pas assez vite. Carole serait morte bien avant qu’il ne se soit levé le cul de son fauteuil s’il arrivait à l’en décoller.

 

-          « On ne peut pas compter sur le Père Noël pour qu’il vous apporte des cadeaux le matin de Noel, si on en veut il faut se les acheter soi-même » se murmura Damian.

 

Amanda le regarda. Elle entendit cette phrase. Elle résonna en elle. Son cœur alors qui battait déjà tellement fort dans sa poitrine vint alors cogner comme il ne l’avait fait que rarement. Elle savait ce qu’il allait faire. Elle savait ce qu’il allait dire. Et elle savait ce qu’il n’hésiterait pas une seule seconde. Il avait dû abandonner Belinda comme elle l’avait perdue. Et elle savait que son père n’abandonnerait pas cette fois. Il n’abandonnait jamais. Ni personne. Et même Carole, il ne l’abandonnerait pas parce qu’il ne le pouvait pas. Il était comme ça.    

 

Bien cordialement, il quitta ce bureau, ce parking, cette caserne où on l’avait assuré qu’on ferait tout ce qu’on pourrait et qu’à la moindre chose on le préviendrait. Ils savaient tous que c’était faux.

Assisse à ses côtés, sur le siège passager, Amanda le regardait, elle savait ce qu’il pensait et cela la terrorisait. Elle posa alors sa main sur la sienne. Il la regarda.

 

-          « T’as bien réfléchis à ce que tu vas risquer et à ce que tu vas faire risquer à ceux qui sont autour de toi ? ».

 

Mais, à ce moment-là, Damian n’en avait rien à foutre de ce qu’il allait risquer ou faire risquer aux autres. Il était en colère. Il avait mal. Il voulait que les autres le sachent, qu’ils partagent sa souffrance, qu’ils ressentent sa douleur et la prennent comme la leur.

 

 

La nuit était tombée depuis longtemps. Le vent soufflait et criait entre les bâtiments pourris de cette zone industrielle laissée à l’abandon. Les lumières orangées, quand elles marchaient, tremblaient sous les rafales de vent. Les cliquetis des fils électriques contre les tôles ondulées des vieilles baraques de chantiers résonnaient partout.

Et, eux, ils étaient là. Déjà là. Bien avant que cette nuit ne soit tombée. Tout comme leurs respirations étaient étouffées par leur cagoule, leurs regards étaient dissimulés derrière des lunettes à vision nocturne et fixés sur cette vieille bâtisse délabrée.

Trouver cet endroit n’avait pas été compliqué. Il leur avait suffit d’être un peu persuasif et de sortir quelques billets. Tout le monde savait qu’ils étaient là, les biens informés du moins. Ils ne se cachaient pas. Pas plus que ça. Il n’y avait qu’un flic ou, là, un gendarme pour mettre trois plombes à trouver une telle pute dans un bordel comme ici.

Sous sa cagoule, Damian avait la bave aux lèvres. Il n’avait qu’une seule envie : sauter par cette lucarne devant lui et éclater ses fils de p… les voir crever. Les faire crever. Il ne voulait plus que ça. Il n’attendait que ça.

Mais l’homme masqué à ses côtés était loin de partager son appétit. Ils avaient fait beaucoup de choses ensemble. Avant. Mais ça, se mesurer à des mecs de ce genre, jamais ils ne l’avaient fait. Et lui, il considérait que cela ne s’improvisait pas. Ils couraient à la catastrophe.

Bien sûr, il savait et comprenait que Damian en avait bavé et pris plein la gueule ces derniers temps et que, maintenant, il voulait taper dans ce tas de merde pour se soulager. A sa place, il aurait sûrement fait la même chose. Peut-être même pire que ça. Certainement.

Mais il n’était pas à sa place. Il était à ses côtés comme un ami, un frère. C’était à lui de lui montrer que ce qu’il s’apprêtait à faire était extrêmement dangereux et bien trop risqué. Et peut-être qu’une connerie de miracle se produirait. Peut-être, même, parviendrait-il à le faire changer d’avis.

 

-          « Faut qu’on sache ce qui nous attend, on ne peut pas… » lui dit alors cet homme au visage masqué

-          « Ce qui nous attend ? Je vais te le dire moi : un tas de cons armés qui ne s’attend pas à ce qu’on débarque. Et plus on attend, plus ils risquent de nous voir et on perdra l’effet de surprise » lui rétorqua Damian.

-          « Sauf que la surprise risque d’être pour nous si on ne fait pas gaffe, tu le sais bien, tu le verrais si… »

-          « Si quoi ? »

-          « Si tu prenais un peu de recul »

-          « Tu veux pas y aller je t’oblige pas, j’oblige personne. Vous n’avez qu’à vous casser. Je vais me démerder tout seul ! J’ai l’habitude ! »

-          « Et on dit quoi à Amanda, si son père ne revient pas ? » lui lança l’un des autres hommes masqués restés en retrait

-          « On t’a jamais lâché et, putain, on ne le fera jamais ! Tu le sais bien, putain ! Mais on ne peut pas y aller sans savoir ce qu’il y a dans ce putain de bordel ! Et puis on ne sait même pas si Carole est encore là ou pas ! Et si elle est encore là, putain, on ne sait même pas où. Moi je dis qu’on doit aller voir, y a pas à chier putain ! » ajouta un autre.

 

Et tandis que ces cinq ombres-là discutaient entre elles, la sixième, elle, les regarda, les nia. Elle en avait assez de les entendre tergiverser, jacasser. Ils étaient pires que des bonnes femmes. S’ils étaient venus jusque-là, ce n’était pas pour repartir la queue entre les jambes. Carole était quelque par là-dedans. Ok ce n’était pas Belinda et elle n’était pas son amie. A dire vrai, cette ombre-là ne pouvait pas l’encadrer. Mais elle faisait partie de leur famille aujourd’hui. Plus ou moins. En tout cas, elle était avec Damian. Lui était là pour elle et cette ombre serait toujours là pour lui. Elle ne le laisserait pas tomber. Jamais. Alors terminer les palabres, il fallait y aller.

Eux finiraient par se faire voir et ça partirait en vrille. Comme toujours. Elle, cette ombre, les autres en face, ils ne la verraient jamais. Elle enleva alors son équipement, son gilet pare-balles, ses armes, tout ce qui ne ferait que la gêner et n’emporta avec qu’elle que son couteau et ses lunettes infrarouges. Elle disparut, alors, sans le moindre bruit. Sans le moindre remord. 

 

Et pendant que, dans ce hangar, les discussions allaient bon train sur ce qu’il fallait faire ou ne pas faire, entre ceux qui exécutaient et celui qui commandait, l’un d’entre eux se tourna et se mit en retrait des autres. Il alla ramasser ces armes sur le sol, les serra dans ses mains comme si elles avaient été un trésor.

 

-          « Oh les mecs ! Putain ! Eh !... » s’exclama-t-il revenant vers eux avec ses armes dans les mains, leur tendant « elle est partie ».

 

Tous se turent. Tous savaient à qui appartenaient ces deux parabellum argentés. Tous se ruèrent vers l’une des lucarnes juste à temps pour voir cette fine et frêle ombre se faufiler entre les bâtiments corrodés, les poubelles cassées en évitant comme un fantôme et la peste ces quelques clodos au sac de couchage étrangement boursoufflés.

 

-          « S’il lui arrive quelque chose… » lui dit alors l’homme masqué à ses côtés « ce sera de ta faute ». Damian détourna alors le regard de lui.

 

Bien loin de se demander à qui en reviendrait la faute s’il lui arrivait quelque chose, cette fine ombre était devant le grillage troué entourant encore cet entrepôt. Là, tapie entre deux conteneurs à ordures rouillés, elle observa. Rien à l’horizon. Elle courut alors vers la vieille bâtisse. Tout à coup, elle sentit l’odeur de fumée de cigarette emportée par le vent. Sans un même un regard autour d’elle, légère, elle sauta pour prendre appui contre le mur et se hisser jusqu’à l’une des fenêtres aux vitres brisées. Alors elle entendit des voix, des pas, des ricanements venir dans sa direction. Sans un bruit, elle se faufila par l’une de ces vitres brisées.

Ses pieds touchèrent le sol de l’autre côté, sans le moindre bruit, sans soulever le moindre grain de poussière. Là, encore, elle observa, dissimulée dans l’obscurité des faibles lumières qui éclairaient l’intérieur de cet entrepôt.

Des hommes armés sur des miradors de fortune surveillaient ceux et celles, grands et plus ou moins petits en contrebas. Ceux qui trimaient comme des esclaves, déchargeant les caisses de camions bâchés, délestant ces caisses de leur contenu sous l’œil d’autres lourdement armés que croisaient ceux qui patrouillaient dans cet entrepôt.

 

Du bruit derrière elle.

 

Féline, elle prit appui sur l’une des poutres, grimpa sur la traverse au-dessus d’elle, disparut dans l’ombre des plafonniers. Deux hommes en ronde passèrent. Elle les suivit du regard, regarda encore tous ceux qui étaient là. Bien trop nombreux pour se faufiler parmi eux comme elle avait déjà pu le faire en d’autres lieux.

Le chemin vers Carole, quel qu’il soit, ne passerait pas par le sol. Et cela lui convenait. Cela lui convenait parfaitement.

Elle se mit alors à marcher, ramper, grimper sur les poutres pour éviter les hommes armés qui patrouillaient, ceux qui guettaient, jusqu’à un point assez élevé, pour voir ce qui se passait, épier ceux qui surveillaient.

Elle s’arrêta, observa une nouvelle fois. Une vaste salle d’entreposage très éclairée. Bien trop de monde encore. Bien trop de gardes. Bien trop de tout. Et rien pour la retenir là. Elle n’était pas ici. Pas dans cette salle. Pas là.

Elle grimpa sur les poutres, longea, roula sur les traverses, s’accrocha aux poutrelles, se dissimula derrière elles. Comme un gymnaste de haut vol, cette ombre passa au-dessus d’hommes armés qui ne l’entendirent pas, qui ne la virent pas.

Elle grimpa jusqu’au premier niveau. Là, elle s’accroupit, observa le bas, le  haut. D’un coup, elle se mit à virevolter entre les débris de métaux. Entre eux, parmi eux, derrière eux, au-dessus d’eux, jusqu’à ce que ces hommes s’éloignent, d’elle, de nouveau.

Elle se dissimula aux yeux des hommes de là, s’y faufila entre eux, s’y cacha d’eux et les observa encore, légère, les yeux braqués sur eux.

Féline, furtive, les poutres devinrent ses tremplins pour en atteindre d’autres plus hautes, plus loin.

Elle laissa les patrouilles, les évita. Aucun homme de là n’aurait pu dire que cette ombre était là, au-dessus d’eux, devant eux, près d’eux, derrière eux, sur leur droite, sur leur gauche si proche d’eux, à avancer parmi eux.

Soudain, alors qu’elle allait grimper au second palier, elle entendit des voix qui arrivaient. Aussitôt, aussi vite, elle se laissa glisser entre les marches de cet escalier au métal quadrillé. Elle resta là cachée, entendant leur voix plus proche, toujours plus près, à entendre leurs pas claquer, à voir leurs pieds la frôler. Jamais ils n’auraient pu dire que sous cet escalier une ombre les guettait, prête à les terrasser s’il le fallait. Jamais elle ne sentit son cœur s’emballer. Jamais sa respiration ne dépassa celle d’un nouveau-né.

A peine furent-ils passés qu’elle se mit à grimper, de nouveau, sur cet escalier pour s’y évaporer.

L’un de ces hommes sembla entendre quelque chose se retourna, regarda, scruta. Mais il n’y avait déjà plus rien là.

Au second niveau, elle eut une meilleure vue d’ensemble de cet entrepôt. La grande salle à sa droite, ses hommes bien armés au regard braqué sur les esclaves d’en bas. Le premier niveau sous elle qui parcourait tout le pourtour de cette salle sur les passerelles duquel trois ou quatre patrouilles de deux hommes faisaient des rondes. Aucun chemin vers cet ailleurs où aurait pu se trouver Carole. Si elle était quelque part ici c’était à sa gauche.

 

Sans s’attarder, elle s’y dirigea.

 

Tout à coup, elle sentit l’odeur acre d’une mauvaise cigarette. Aussitôt, elle disparut entre les machines rouillées, les câbles et les poutrelles effondrées. Deux hommes parlant entre eux arrivèrent. Elle serra sa main sur le manche de son couteau. Ils passèrent devant elle. L’ombre attendit quelques secondes. Ils s’éloignèrent. Elle utilisa de nouveau les poutres et les poutrelles pour se créer un chemin hors de leur vue, de leur regard, dans l’obscurité.

 

Elle avait parcouru plus des trois quarts de cet entrepôt, et elle n’avait toujours rien vu, rien trouvé. Pas un endroit qui aurait pu servir à retenir une personne. Un bureau, une petite salle ou même un container, un endroit où des hommes montaient la garde. Il y aurait forcément des gardes. On ne retenait pas quelqu’un contre sa volonté sans au minimum le surveiller. Et il n’y avait rien de tout ça là. Soit elle n’était pas ici soit Carole était dans une autre partie de cette entrepôt qu’elle n’avait ni vu ni exploré. Mais où ?

Elle entendit alors une de ces patrouilles de deux hommes venir dans sa direction. Pourquoi pas ! se dit-elle alors. Elle disparut.

L’ombre grimpa sur les poutres soutenant les tôles du toit. Elle savait que jamais un homme ne regarderait en l’air car rien n’était, jamais, aussi grand que lui.

Elle attendit, là, que cette patrouille vienne jusqu’à elle pour la suivre passant d’une poutre à une autre, comme une créature éthérée utilisant les ténèbres et les machines éventrées pour leur dissimuler sa présence.

Enfin, ils arrivèrent au bout de cette passerelle suspendue. Ils descendirent trois marches sur lesquelles leurs pas claquèrent. Ils se retrouvèrent face à une sorte de paroi métallique entièrement rouillée. L’ombre observa. L’un des deux en dessertit le panneau coulissant et découvrit alors une sorte de coursive, lien entre deux salles d’entreposage.

Cette sorte de couloir obscur aux quelques torches de chantiers et aux parois faites de tôles ondulées ne lui inspira pas confiance. Elle attendit, observa encore, regarda autour d’elle cherchant un autre chemin. Mais à moins de passer par le plafond puis le toit et d’utiliser ces poutrelles comme des barres asymétriques, il n’y avait pas d’autre chemin possible. Elle ne le sentait pas. Pas du tout. Ni cet endroit qui s’ouvrait devant elle, ni cet autre chemin qui s’offrait à elle. Elle hésita quelques secondes avant de poser sur ses yeux ses lunettes à vision nocturne, les régla pour ne pas être aveuglée même par ces faibles lumières et s’y enfonça à son tour.

Prudente, pas à pas, sentant son cœur cogner dans sa poitrine, sa respiration se faire plus pressante, elle avança, doucement, lentement, un pas après l’autre.

Tout à coup, elle entendit un bruit métallique. Encore. Léger. Lointain. Elle s’arrêta, écouta. Encore un. Des voix. Elle bondit vers l’une des parois de cette coursive, y prit appui, aussitôt contre l’autre. Elle disparut dans l’ombre du plafond. Elle attendit là, tapie, poussant aussi fort qu’elle le pouvait sur ses bras et ses jambes pour se maintenir en place.

Au travers de ses lunettes qui leur donnait l’apparence d’extraterrestres en nuance de vert et aux yeux jaune luisant comme des soleils, elle les observa entrer dans cette coursive, y marcher vers elle. Elle sentit l’odeur de leur transpiration mêlée à un déodorant bon marché. Elle sentit alors ses bras et ses jambes qui commençaient à lui faire mal, à tirer. Elle pria pour qu’ils passent le plus vite possible et surtout qu’ils ne s’arrêtent pas.

Bien sûr, l’un des deux s’arrêta juste sous elle. Il s’alluma l’une de ces clopes au mauvais tabac, en tira une grande bouffée, puis une autre. L’ombre, juste au-dessus de lui, sentit ses bras et ses jambes se mettre à trembler. Elle allait lâcher. La fumée de cette cigarette envahit alors sa cagoule. Elle avait l’impression de suffoquer. Cette odeur, elle ne la supportait pas. Elle avait l’impression de manquer d’air. Ses bras et ses jambes tremblèrent de plus en plus, elle n’en pouvait plus. Mais elle devait tenir. Il allait dégager. Encore quelques secondes. Encore quelques secondes se disait-elle, tiens encore quelques secondes. Mais ces secondes se transformèrent vite en heures longues, douloureuses, interminables, monstrueuses et abominables. Elle allait lâcher. Elle le sentait.

Enfin, cet homme se décida à avancer laissant derrière lui un nuage de fumée bleuâtre. Enfin, l’ombre put se relâcher. Elle se laissa glisser contre les parois de cette coursive, roula sur le sol et s’en releva, d’un coup.

Brutalement, brusquement, elle se retrouva face à un troisième homme. Aussi surpris qu’elle, il leur fallut quelques fractions de seconde pour réaliser. A l’un comme à l’autre.

Il allait crier quand, d’un coup, une large lame dentelée s’enfonça dans le mou de son cou. Il ne put émettre que quelques gargouillis du sang qui semblait bouillir au fond de sa gorge. Puis, il se mit à vaciller sur ses jambes.

L’ombre observa la vie s’en aller, s’évaporer de lui comme un fin nuage de fumée de leur satanée cigarette. Elle observa son regard devenir flou, embrumée, s’éteindre. Son sang coula à flot sur la lame, le manche de son couteau et finît par ruisseler sur sa main, entre ses doigts. Elle arracha cette lame de sa chair. Il s’affala aussitôt sur lui-même puis sur le sol.

Elle essuya sa lame sur la manche de sa combinaison, tira son corps hors de cette coursive et le dissimula dans un amas de vieux tuyaux métalliques et de câbles.

Après l’avoir recouvert d’une bâche plastique poussiéreuse, elle reprit sa route ôtant ses lunettes à vision nocturne, replaçant son couteau dans son étui. Elle emprunta une passerelle surplombant cette vaste salle où se trouvaient plusieurs hommes. Certains étaient armés, lourdement, adossés pour d’autres à de gros véhicules. Tous surveillaient des caisses, des tas de caisses militaires estampées du drapeau français ou allemand. Des armes. Des munitions. Même des lance-roquettes.

Au fond de cette salle, elle remarqua une sorte de pièce, un ancien bureau peut-être et deux hommes en faction devant. S’il y avait un endroit où Carole pouvait être retenue, c’était sûrement là.

D’un coup, encore une fois, des pas claquèrent. Un homme avançait dans sa direction. L’ombre chercha une cache où se dissimuler.

Remontant sa braguette, il baragouina quelque chose à ceux au sol et se mit à rire avant de reprendre sa route. En bas, les autres hommes semblèrent lui gueuler dessus dans leur langue. Lui se mit à rire de plus belle en montant sur cette passerelle, l’emprunta. Ses pas y claquèrent et résonnèrent partout. Il traversa et disparut dans la sombre coursive ne laissant derrière lui que ses rires.

L’ombre s’était cachée dans le tablier métallique de cette vieille passerelle. Son métal puait la rouille. Cette odeur s’insinuait doucement dans sa gorge. Son cœur cognait incroyablement fort dans sa poitrine. Elle manquait d’air. Sa poitrine était comprimée par deux renforts en acier. Elle essaya alors de s’extirper de là sans se faire voir ni entendre de ceux qui étaient en bas.

Tout à coup, brusquement, elle sentit son cœur s’emballer comme si on l’avait fait sursauter. Elle paniqua. Elle n’arrivait plus à sortir de sous ce tablier. Elle était coincée. Coincée comme si elle était accrochée. Doucement, elle essaya, encore, de bouger, de se dégager. Mais elle n’y parvint pas. D’un coup, plus encore, elle sentit son cœur se mettre à frapper, cogner, taper dans sa poitrine de plus en plus fort, de plus en plus vite. Sa respiration se fit plus pressante et plus douloureuse. Les deux renforts lui entraient dans les côtes. Il n’en aurait pas fallu beaucoup plus pour qu’elle se mette à hurler. Elle sentit alors cette drôle de sensation envahir son entrejambe. Et cette sensation la fit encore plus paniquée. Elle n’allait pas arriver à se sortir de là et si elle bougeait de trop, ceux d’en bas finiraient par l’entendre, par la voir. Et ça serait fini.

Elle paniqua davantage. Son cœur s’emballa, frappa, frappa et frappa encore. Plus fort. Sa respiration se fit saccader, de plus en plus douloureuse. Tout son corps trembla. Elle n’arriva plus à penser. Cette ombre avait l’impression qu’elle allait se pisser dessus. Qu’allait-elle faire ? Comment allait-elle faire ? Personne pour l’aider. Personne à appeler. Elle allait crever là. Ils allaient finir par l’entendre ou par la voir. Putain, criait cette voix en elle, putain de merde ! Fais chier ! Fais chier, bordel !

Tout à coup, cette même voix se mit à lui parler doucement, lentement, calmement. Elle lui disait de se calmer, de ne pas avoir peur. Elle allait y arriver. Elle avait vu bien pire et elle avait toujours réussi à s’en sortir. Cette fois aussi, ce serait le cas. Mais elle devait se calmer. Prendre le temps de penser, ne pas se laisser envahir par la peur et le doute. L’ombre ferma les yeux, prit quelques grandes respirations qui lui firent un mal de chien. Pourtant, elle ne grogna pas ni n’émit le moindre gémissement. Lentement, son rythme cardiaque redevint plus normal, Cette drôle de sensation entre ses jambes s’atténua lentement et ses pensées redevinrent plus claires. Lentement, elle sortit d’abord un bras, puis un pied, son genou, sa cuisse et enfin toute sa jambe qu’elle fit rouler sur le coté. Doucement, elle se glissa entre les deux plaques de métal. Mais, encore une fois, elle resta coincée, attachée par sa combinaison au niveau du ventre. Elle tenta de reculer, donna quelques à-coups pour se dégager. Mais un fin trait de poussière de fer commença à tomber de la passerelle à moitié pourrie. Elle s’arrêta. Ça allait attirer l’attention de ceux d’en-dessous.

Il n’y avait pas trente-six solutions. Elle devait se dégager de là. Elle attrapa alors son couteau, passa la lame entre la plaque métallique et sa combinaison qui y était accrochée. Elle savait que la lame la couperait. Elle le savait. Mais elle n’avait pas le choix. Elle attendit quelques secondes, souffla pour se donner un peu de courage, s’y préparer. Et d’un coup sec, elle la fit glisser. Elle sentit alors la lame râper la peau de son ventre, la lacérer. Elle sentit tout aussitôt un liquide chaud se répandre sur son ventre, venir humidifier sa combinaison et cette douleur grandir dès qu’elle commença à s’extraire d’entre cette passerelle.

Doucement, lentement, elle parvint à y remonter. Là, elle put souffler, jeter un œil à son ventre. Heureusement, ce n’était pas trop grave. Cela lui laisserait probablement une jolie cicatrice. Elle savait à qui demander de la soigner. Et malgré sa cagoule, la douleur, cette pensée la fit sourire durant une courte seconde.

 

Elle ne perdit pas plus de temps et se remit, aussi vite, en route.

 

L’ombre se dirigea vers le bout de cette passerelle. Elle emprunta le même chemin que l’autre homme avait emprunté à son inverse. Puis, elle se laissa glisser le long des poutres et des poutrelles jusqu’au sol malgré cette douleur au ventre et le sang qui en coulait.

Utilisant la pénombre orangée des lumières extérieures, les caisses, les amas de ferrailles et de saloperies en tout genre que des pékins mal embouchés avaient déposé là bien avant tout ça, elle se dissimula aux regards des hommes armés.

Enfin, elle arriva à quelques pas de ce qu’elle supposait être un bureau aux cloisons d’un bleu pâle et rongées par la rouille. Deux hommes étaient, là, en train de monter la garde. Elle les observa faire les cent pas.

Elle profita alors des quelques secondes durant lesquelles ils lui tournaient le dos pour foncer droit devant elle et y entrer.

Accroupie derrière la porte qu’elle referma doucement, cette ombre attendit là quelques secondes dans l’obscurité, observa, écouta encore.

 

Elle fit un pas devant elle.

 

D’un coup, elle sentit le sol se dérober sous son pied. Elle allait basculer. Elle eut à peine le temps de se rattraper à la rambarde de ce vieil escalier rouillé. Le métal branlant claqua plusieurs fois contre le mur. Sans Attendre, elle se dépêcha de descendre.

 

A l’extérieur, l’un des deux gardes entendit ce bruit métallique et se retourna.

 

Elle avait à peine parcouru la moitié des marches lorsqu’elle vit se dessiner sur le sol des ombres qui arrivaient dans sa direction. Aussi vite, elle sauta par-dessus la rambarde branlante et se laissa glisser dans l’ombre, sous cet escalier. Les trois hommes passèrent parlant et rigolant, l’un d’entre eux laissant briller sa dent en or. Elle attendit, là, d’entendre leur pas s’éloigner. 

 

Alors qu’il allait ouvrir la porte de ce local, ce garde se trouva face à ces trois hommes qui en sortaient. Leurs voix s’élevèrent, tous surpris de se retrouver face à face jusqu’à ce que ces trois-là montent dans l’un des véhicules et s’en aillent.

 

 

Quelques secondes plus tard, l’ombre marchait dans une sorte de souterrain, une sorte de vieux corridor, large. Son béton fissuré laissait apparaître son armature grillagée. Ses pas étaient sombrement éclairés de quelques lampes de chantier alimentées par des groupes électrogènes qui ronflaient au loin.

Elle avança prudemment, écoutant, se figeant au moindre bruit, au moindre cliquetis suspect. Elle arriva au bout de ce corridor bétonné. Là, il n’y avait qu’une seule porte. Elle posa délicatement sa tête contre sa ferraille rongée par l’humidité, écouta au travers. Il n’y avait pas le moindre bruit. Rien d’autre que ce ronflement sourd. Elle tourna doucement la poignée de cette porte, l’ouvrit lentement et découvrit un vieil et vaste espace de stockage d’houilles, quelques box au rideau de métal rouillé. Elle avança. Le ronflement des groupes électrogènes se faisait plus présent tout comme l’odeur d’essence.

Dans l’un des box, à quelques mètres d’elle, l’ombre remarqua une lumière tremblante. Elle s’y dirigea sur ses gardes, tout aussi prudemment, tout aussi lentement.

Lorsqu’elle arriva devant cette cellule, ses yeux s’écarquillèrent de cet affreux spectacle que lui offrait cette faible lumière blanche.

Carole était là, à demie nue, suspendue par les bras, couverte de bleus, de boue et de sang. Des blattes lui rampaient dessus. Des rats couraient sur le sol. L’un d’eux s’apprêtait à lui ronger le pouce du pied droit.

L’ombre se précipita vers elle, d’un coup de pied, éloigna ce rat et l’envoya valdinguer au fond de ce box.

 

-          « Saloperie, va ! ».

 

Elle se précipita alors vers Carole, la détacha.

 

-          « Eh !...[elle lui tapota le visage]…Carole !…Carole ?...[mais à part quelques gémissements, la jeune gendarme ne réagissait pas]…S’il te plaît !...Carole !...Carole !...Merde !...Putain ! Fais chier !...Réveille-toi faut qu’on s’arrache d’ici…[la jeune femme était complètement HS. Elle essayait pourtant d’ouvrir ses yeux mais ils roulaient sous ses paupières]…putain !…Putain !...Essaie de pas m’en vouloir, hein ! ».

 

L’ombre arma alors son bras, leva sa main et aussi fort qu’elle le pouvait, gifla une première fois la jeune gendarme. Une seconde. Puis une troisième. Elle allait recommencer lorsque la jeune femme ouvrit brusquement les yeux. D’un coup, rampant sur le sol, elle se précipita, fuyant, au fond de box, se recroquevillant sur elle-même, gémissant, se protégeant.

 

-          « Non. Non. Non. Je vais pas te faire de mal…c’est moi Carole, regarde c’est moi ! N’aie pas peur ! ».

 

Elle enleva alors cette cagoule qui dissimulait son visage. Carole le regarda. Elle n’en croyait pas ses yeux. Ce n’était pas possible. Ce n’était pas vrai. Ce n’était pas la réalité. Elle rêvait. L’ombre s’approcha d’elle. Et comme si Carole avait voulu effacer ce mirage de son regard, elle se mit à chasser l’air devant elle. L’ombre lui attrapa la main pour la poser doucement sur son propre visage.

 

-          « Je suis bien là et je vais te ramener ».

 

Carole se mit à trembler, pétrifiée. D’un coup, elle se jeta dans les bras de l’ombre, la serra fort. Tellement fort, si fort qu’elle semblait ne plus vouloir, ni pouvoir desserrer son étreinte.

 

-          « On doit y aller Carole. Faut qu’on remonte pour que je puisse appeler les renforts…[elle regarda cette ombre devant elle, stupéfaite une nouvelle fois. Si on le lui avait dit jamais elle ne l’aurait cru]…tout le monde est venu pour te sortir de là, tu sais. Et Damian, le premier. On y va ? ».

 

Carole ne put qu’acquiescer.

 

Après l’avoir enveloppée d’une vieille couverture pourrie, l’ombre soutint la jeune gendarme jusqu’à l’escalier au métal corrodé. Doucement, lentement, elles remontèrent toutes les deux, accrochées l’une à l’autre.

Là, l’ombre ouvrit furtivement la porte, jeta un œil à l’extérieur. Les deux hommes qui y faisaient tout à l’heure les cent pas, étaient maintenant plus loin discutant avec un troisième venu leur apporter des sandwichs et du thé. Pour une fois que la chance lui souriait se dit l’ombre. Elle savait aussi que cela ne durerait pas. Elle tira, d’un coup, Carole derrière elle. Toutes les deux se mirent à courir aussi vite. Légères et furtives, elles allèrent se mettre à couvert derrière les amas de détritus quelques mètres plus loin. Tandis qu’elle portait la main à son oreille, l’ombre regarda Carole. Son regard, cette expression qu’elle avait la glaça. Un clou, qui lui sembla immense, avait transpercé son pied tandis qu‘elles couraient. L’ombre allait l’aider. Mais Carole grogna, l’en empêcha. Elle approcha son pied de sa main, attrapa ce clou par sa tête, grogna encore, regarda l’ombre. D’un coup sec, brutale, elle tira. Le clou sortit alors de son pied laissant couler son sang sur le sol.

 

L’ombre remit son micro-oreillette en marche.

 

-          « Je l’aie…j’ai trouvé Carole ».

 

 

Une dizaine de minutes plus tôt, tous étaient derrière cette lucarne à observer et à se demander ce qui pouvait bien se passer de l’autre côté, dans cet entrepôt. Tout à coup, au loin, se dessinèrent de fines lumières blanches qui, rapidement, se firent plus fortes et plus présentes.

Des véhicules noirs tout terrain aux vitres tintées fonçaient sur la route cabossée et défoncée de cette zone industrielle. Très vite, ils arrivèrent devant cet entrepôt. Ils stoppèrent et déversèrent aussitôt leur cargaison d’hommes armés. Ils prirent, tout aussi vite, position autour du véhicule central.

Visiblement, ceux-là n’étaient pas là pour faire joli. Tout chez eux semblait respirer le militaire, le mercenaire sans doute, aujourd’hui. Leur organisation, leur fonctionnement, leur équipement, leur façon de tenir leur fusil d’assaut, de se tenir ou de bouger, tout chez eux avaient l’air martial. Et vu leur gueule, ce n’étaient pas des enfants de chœurs. C’étaient probablement des professionnels dont ce n’était certainement pas le premier bal.

 

Quelques mètres de là, tous regardaient ces hommes sentant leur estomac se serrer, leurs couilles remonter dans leur gorge et leur tripes prêtes à se vider sans crier gare. Ils comprirent aussitôt que le moment où tout allait se compliquer était arrivé. La merde, si elle ne leur était pas encore tombée sur le coin de la gueule, venait, là, leur lécher les pieds. Bientôt, elle les submergerait.

 

-          « Putain, les mecs ! Putain !... » répétait et se répétait l’un des hommes cagoulés aussi excité que terrorisé « Putain ! ».

 

Tout à coup, leurs oreillettes se mirent à grésiller. Une fine voix qu’ils ne croyaient plus entendre vint leur dire qu’elle l’avait, qu’elle avait trouvé Carole.

 

L’homme masqué à ses côtés regarda Damian dont le cœur martelait si fort dans sa poitrine que ses pulsations faisaient battre la peau de son cou.

 

-          « Tu ne pourras pas sortir… » répondit alors cet homme masqué « on arrive ».

Damian le regarda.

 

-          « Et…on peut savoir comment t’as prévu de faire ça toi ! » lui lança l’un des autres hommes masqués.

-          « Faut détourner leur attention, moi je dis ! Putain ! » enchaina l’autre, excité.

-          « Il a raison : faut faire diversion… » acquiesça, calmement et posément, celui qui était à ses côtés, ce qui sembla étonné l’autre même derrière sa cagoule « Et je sais comment ».

 

Tous alors le regardèrent. Lui qui, d’habitude, était si calme, tellement taiseux, toujours en retrait, allait aujourd’hui se mettre en première ligne. C’était dire à quel point la situation était grave pour lui. Pour eux. Tous le réalisèrent à ce moment-là.

 

Aucun d’eux n’avait désormais le choix. Pour la première fois, ils allaient réellement devoir se battre ensemble, les uns pour les autres, les uns avec les autres. Pour la première fois, ils allaient devoir, réellement, se faire confiance. Pour la première fois, ils allaient devoir se protéger les uns les autres. Se comprendre sans se parler. Agir sans se regarder. Pour la première fois, ils seraient réellement ensemble.

 

L’homme masqué regarda une nouvelle fois Damian. L’heure n’était plus à l’affrontement.

 

-          « On protège notre famille, non ? ». Damian acquiesça.

 

-          « Pour protéger notre famille » reprit alors le plus taiseux d’entre eux, leur tendant la main comme pour sceller, à jamais, ce pacte.

 

-          « Pour protéger notre famille » reprirent-ils tous en chœur.

 

Et cela, bientôt, deviendrait, leur premier commandement.

 

 

Les hommes des véhicules noirs, ces mercenaires, attendaient. Aucun mot n’était échangé entre eux. Ils guettaient l’horizon concentrés, prêts, le doigt à quelques centimètres de la gâchette.

Enfin, la portière arrière du SUV central s’ouvrit. Un homme en costume de bonne coupe en sortit rangeant son portable dans la poche intérieure de sa veste. Aussitôt, les mercenaires se positionnèrent autour de lui. Tout à coup, il y eut un grondement sourd, brutal, mécanique qui fit trembler le sol.

Alors qu’ils allaient se diriger vers le vieil entrepôt, ces hommes se fixèrent, observèrent ce qui se passait. L’homme en costume se tourna à son tour vers ce grondement. Au loin se dessina lentement, doucement, sûrement, une faible lumière blanche et froide. Tous alors furent comme hypnotisés par cette lueur qui devint de plus en plus de forte, de plus en plus intense jusqu’à devenir éclatante, aveuglante. Tous alors surent.

Aussitôt, trois ou quatre hommes se précipitèrent vers celui en costume, l’emmenèrent aussi vite, à l’intérieur du vieux bâtiment. Les quatre ou cinq autres prirent position derrière leurs véhicules. Ils pointèrent le canon de leur fusil mitrailleur vers cette lumière, attendirent et attendirent encore.

Là, d’un coup, brutal, infernal, un bruit tonitruant, une sirène grave, froide leur vrilla les tympans.

Vomissant de la fumée noire par ses pots d’échappement, un vieux camion benne leur fonçait dessus à pleine vitesse. Ses pleins phares les aveuglèrent. Les mercenaires tirèrent. Son moteur ronflant leur donna l’impression que tout autour d’eux tremblait. Malgré cela, ils firent feu sans discontinuer. Les flashs de leurs armes illuminaient tout. Les balles ricochèrent sur son métal rouillé. Mais le camion benne leur fonça droit dessus sans dévier ni basculer.

Derrière son volant, bien que les balles étincelaient sur le capot du camion, ricochaient sur ses ailes, cassèrent l’un de ses rétros encore en bon état, celui qui avait eu cette idée s’en donnait à cœur joie. 

Le camion fonçait. Les mercenaires tiraient. Celui qui était au volant rigolait et s’amusait. Bien vite, les mercenaires se rendirent compte que leurs tirs et leurs balles ne stopperaient pas ce monstre de métal qui leur fonçait dessus.

Tirant et beuglant, ils commencèrent à reculer et reculèrent. Comme s’il avait bondi hors de cette lumière, le camion arriva sur eux. Ils se jetèrent sur le sol, s’écartèrent, s’en protégèrent. Le camion percuta leurs véhicules. Il les projeta dans les airs comme de simples ballots de paille. Ils s’enflammèrent, explosèrent tournoyant dans les airs, retombèrent sur le sol écrasant les flammes qui les dévoraient projetant des morceaux d’aciers brulant et de plastiques flambant.

Le camion fonça encore droit devant lui, défonça la façade du vieil entrepôt qui sembla éclater sous l’impact. Certaines parties s’écroulèrent, s’en projetèrent sur les hommes et les femmes qui fuyaient, sur le sol. Le camion continua à foncer parmi eux, entre eux, sous le feu des hommes des miradors, de ceux des passerelles, de ceux, haletants, qui arrivaient en courant.

Le camion fonça et fonça droit devant comme un camion fou que même les tirs soutenus qui le trouaient de toutes parts ne pourraient arrêter.

Brusquement, brutalement, il happa l’un des véhicules encore stationnés à l’intérieur. Il le frappa fort, violent. Le véhicule fut projeté en arrière comme une toupie, termina sa course en tonneaux. Le camion fut déséquilibré par l’impact, dérapa. Ses roues se décollèrent du sol. Et tel un colosse dont on venait de casser le genou, il frappa le sol, s’y coucha, glissa, le moteur ronflant, crachant sa vapeur d’eau sous les tirs et les cris.

 

Quelques secondes plus tard, le moteur commença à avoir des ratés et d’un coup flancha. Il prit feu. Le monstre couché, les tirs stoppèrent. Les hommes de cet entrepôt et les mercenaires s’avancèrent sur leur garde, prudents, prêts. Ils concentrèrent toute leur attention sur ce camion, sur sa benne.

Tout à coup, tel un coup de tonnerre, un coup de feu résonna. La tête de l’un des mercenaires en éclata. Tous se retournèrent. Tous tirèrent sur les hommes masqués à découvert qui venaient d’entrer. Les tirs s’échangèrent. Les balles frappèrent le sol, les poutres, les véhicules, les tas de ferrailles rouillés et de déchets. Les hommes masqués avançaient. Les mercenaires reculaient. Des hommes tombaient frappés, déchirés, lacérés.

La surprise passée, les mercenaires commencèrent à reprendre la main sur les hommes masqués qui venaient d’entrer. Tout à coup, l’un d’entre eux, dont les mains tremblées, fit tomber le chargeur de son arme en essayant de la recharger, le ramassa et d’un coup, se mit à hurler. Certains se retournèrent vers lui juste le temps de voir son regard s’écarquiller.

Une sorte d’aura ocre se dessina autour de lui comme si son corps se retrouvait enveloppé par la chaude lumière d’une bougie qui se propageait en filaments sur lui et au-delà de lui. D’un coup, il prit feu. D’un coup, l’homme qui était derrière le volant du camion surgit des cocktails Molotov à la main. Il les balança sur les mercenaires et les hommes de cet entrepôt. Certains prirent feu et se transformèrent en torches humaines hurlantes tandis que les tirs claquaient partout sur tout, déchirant le sol, étincelant contre les poutres, trouant les véhicules et les hommes.

De leur côté, Carole et l’ombre les regardaient se battre. D’un coup, l’ombre sentit un bras venir l’enserrer, la soulever du sol comme si elle n’était rien et la serrer incroyablement fort. Elle se débattit. Carole tenta de se jeter sur celui-là s’en prendre garde à l’autre derrière elle qui l’attrapa au vol. Elle, aussi, se débattit. L’ombre réussit à s’extirper de l’emprise du garde, tenta de la frapper. Il bloqua son poing, la frappa du revers du sien. L’ombre tomba. Son visage claqua sur le sol, sa joue se râpa sur les morceaux de verre et de métaux.

Carole, comme l’ombre, se débattit comme une folle furieuse prise de soubresaut. Le second garde la tenait fermement. Il la plaqua, la claqua contre un amas de palette. Une première fois. Fort. Brutal. Une deuxième. Violent. Acharné. Carole fut sonnée.

Sa respiration saccadée souleva des volutes de poussière brune. Mais aussi vite, l’ombre se releva serrant quelque chose dans sa main. Aussitôt debout, elle lui envoya de nouveau un coup de poing qu’il bloqua comme l’autre, lui tordit la main, le bras. Il lui envoya un coup de boule. L’ombre l’encaissa.

Le second garde recula d’elle, à demi nue, pratiquement offerte. Il se jeta sur elle, se mit à lui lécher le visage, frénétique. Fanatique, il pressa son sein dans sa main. Carole sentit sa langue râpeuse lui parcourir le visage, sa main broyer son sein, l’autre glisser entre ses cuisses. D’un coup, elle sursauta, revint à elle. Elle poussa de toutes ses forces sur ses jambes, le repoussa. Il glissa sur quelques centimètres. Il allait revenir à la charge. Carole attrapa l’une des lames de bois de la palette sur laquelle elle était allongée. Elle l’arracha, l’en frappa.

Instantanément après, il sentit un truc froid s’enfoncer dans sa jugulaire. L’ombre tenait serrer dans son poing fermé entre son index et son majeur le clou qui avait transpercé le pied de Carole quelques minutes plutôt. Il recula tenant son cou d’où le sang jaillissait comme d’un tuyau percé. L’ombre en recula, le regarda s’affaler sur le sol.

La lamelle de bois cogna si fort contre sa tête qu’elle se brisa. Ce garde resta là, debout, devant Carole. Il ne bougea plus, paralysé, laissant son sang ruisseler de son œil crevé vers sa mâchoire démise. D’un coup, il bascula. D’un trait, il percuta le sol.

L’ombre se précipita vers Carole, l’aida à descendre de ces palettes. D’un coup, elle hurla. Son sang gicla sur le visage de l’ombre. Elles se mirent à couvert juste avant qu’une seconde rafale de balle ne fasse éclater le bois des palettes. L’ombre regarda l’épaule de Carole. Ce n’était rien, la balle était ressortie. L’ombre porta les mains à sa ceinture. Mais ses deux parabellums n’y étaient pas. Elle grogna. Les rafales de balles sifflaient autour d’elles plus présentes, plus précises comme les cris et les beuglements. Elles ne pouvaient pas rester là.

 

-          « On bouge ! » lui cria l’ombre en la tenant par la taille.

 

Elles se mirent à courir vers ce local d’où elles étaient sorties, ce qui leur sembla être un siècle plus tôt. Elles y entrèrent pour s’y mettre à couvert.

 

L’homme masqué aux côtés de Damian les vit du coin de l’œil. Tandis qu’il faisait feu, il lui fit signe. Et à la manière d’un commando, il cria :

-          « Bougez ! ».

 

Tous les suivirent tirant, arrosant les hommes devant eux, qui tombaient comme dans un shoot them up, comme dans l’un des jeux vidéos qu’affectionnait Amanda.

 

-          « Putain ! On se croisait dans Call of Duty, les mecs ! » s’écria l’un d’eux.

 

Les mercenaires leur tiraient dessus. Leurs balles ricochaient à leurs pieds, autour d’eux. Sur l’un d’entre eux. La rafale de balle le percuta en pleine poitrine. Il tomba laissant virevolter au-dessus de lui les pluches arrachées à sa combinaison noire et à son gilet pare-balles. L’homme masqué le traina sur le sol tandis qu’il hurlait. Il beuglait comme un âne égorgé autant qu’il gueulait tous les putains de noms d’oiseaux qu’il connaissait.

 

-          « Tu te crois toujours dans Call of Duty, pauv’ con ! ».

-          « Lâche-moi putain ! »

 

Il se remit sur ses jambes et se remit à tirer. Son gilet pare-balles l’avait protégé.

 

Enfin, ils arrivèrent à ce local où ils entrèrent chacun à leur tour. Le dernier bloqua la porte et descendit l’escalier branlant alors que les balles en trouaient les cloisons, se brisant en milliers d’étincelles ocre.

 

Sur leur garde, ils se rejoignirent tous au centre du corridor bétonné empli par les effluves d’essence.

 

-          « Ça va ?... » leur demanda Damian.

-          « Ça va » répondirent Carole et l’ombre en chœur «  euh…elle tu…ok » ajouta l’ombre.

-          « Vous deux »

-          « Ça va, elle aura un trou de plus ! ».

-          « Ok » soupira Damian, de cet hasardeux jeu de mots.

 

Il appela deux des hommes qui étaient avec lui, leur demanda de trouver une issue. Sans discuter, ils s’exécutèrent. Les autres dehors ne tarderaient pas à entrer.

 

L’homme masqué regarda sur toutes les coutures celui qui s’était fait tirer dessus. Il n’avait rien. Et c’était tant mieux.

 

-          « Me p’lotes pu toi, putain ! ».

 

Tandis que là, ils se préparèrent, réarmèrent leurs armes, rendirent les parabellums qui avaient tant manqué à leur propriétaire et en donnèrent une à Carole, les deux autres cherchaient un passage dans ce corridor. Ils passèrent par la même le porte que l’ombre avant eux, ouvrirent le premier box de stockage. Et là ils n’en crurent pas leurs yeux. Ni leur caleçon. Ils se hâtèrent alors d’ouvrir les autres.

 

Quelques minutes plus tard, l’un des deux revint alors, tout excité, au bout de ce corridor.

 

-          « Les mecs ! Vous devez voir ça ! ». Tous se retournèrent vers lui. « Allez ! ». Tous se précipitèrent à son commandement.

 

Carole essaya, elle aussi, de se relever. Mais elle n’y parvint pas.

 

-          « Ça va ? » lui demanda l’ombre.

-          « Mon bras…c’est rien…vas-y toi. Moi je vais rester là, ils ne vont pas tarder…faut bien que quelqu’un reste pour les accueillir ».

 

L’ombre la regarda. Pendant quelques secondes, elle fut tentée de la laisser là, seule. Mais elle ne le put pas. Elle n’avait pas fait tout ça pour la planter là comme un fardeau un peu trop encombrant. Elle arma alors ses parabellums argentés et s’agenouilla à ses côtés. Carole la regarda, d’une autre façon, à cet instant.

 

 

Quelques secondes plus tard, les quatre hommes masqués et Damian étaient à l’intérieur de l’un de ces box. Devant eux gisait une minuscule fraction de ce que tous ces putains de sacs poubelles contenaient. Des dizaines, des centaines peut-être, de liasses de billets de dix, vingt ou cinquante euros. Ils n’en avaient jamais vu autant. Et il y avait quatre box remplis jusqu’au plafond de ces sacs poubelles. Les deux autres contenaient des paquets de cocaïne et des armes. 

Damian regarda l’homme masqué avec lui. La drogue et les armes, jamais ils n’y toucheraient. Mais l’argent…l’occasion était trop belle pour ne pas tenter de la saisir.

 

-          « Ok. Vois ce que tu peux faire » dit alors Damian au plus taiseux

-          « Moi ? Mais… »

-          « C’est toi qui a les bonnes idées ! On le sait maintenant. Le coup du camion, c’était bien vu !...[même dissimulé derrière une cagoule, la fierté put se lire sur son visage, dans son regard]…Et ne dites rien à Carole, elle n’a pas besoin de savoir…et ouais…ne prenez pas tout. Laissez-en suffisamment pour que les gendarmes ne se posent pas trop de questions ».

 

Damian et l’homme masqué retournèrent alors près de Carole et de leur fidèle ombre.

 

-          « On fait quoi alors ? » demandèrent les deux dénicheurs de trésors en chœur au plus taiseux.

-          « Euh…[ses yeux se posèrent alors une ancienne bouche d’évacuation d’eau. Il réfléchit]…vos portables, donnez-les-moi ! »

-          « Naaaan ! » s’écria l’un tandis que l’autre lui tendit le sien aussitôt.

-          « Tu vas pouvoir t’en payer des tas d’autres, pauv’ con ! Réfléchis pour une fois ! ». Lui le regarda, l’autre réfléchit une seconde.

-          « Tiens !...Au fait, les mecs ! Le pauv’con, i’vous emmerde ! Vous le savez ça hein ?! ».

Une bonne dizaine de minutes, à peine, s’était écoulée quand tous furent enfin réunis. Tout était prêt. Tout avait été fait. Tous étaient à couvert quand ils entendirent la porte du local tomber et glisser sur le métal de l’escalier branlant. Ils entendirent les hommes du dessus entrer, leur pas, leur chuchotement, le cliquetis des sangles de leurs armes. Ils commencèrent à apercevoir leurs ombres se faufiler au loin.

D’un coup, ils débarquèrent, tirèrent. Damian et les autres restèrent à couvert, ne bougèrent pas, attendirent. Les autres avancèrent. Les flashs de leurs tirs faisaient ressembler ce corridor maintenant sombre à une boite de nuit aux lumières stroboscopiques. Leurs balles ricochaient sur son armature apparente, frappaient son béton, l’émiettaient. 

 

Ils avancèrent doucement, lentement vers le milieu de ce corridor. Tout à coup, un pied claqua dans une sorte de flaque d’eau. L’un de ces hommes baissa la tête vers son pied, regarda. Tout à coup, il sentit l’odeur. Il se retourna, hurla. D’un coup, les lumières s’allumèrent. Les ampoules éclatèrent en gerbes d’étincelles brillantes, éblouissantes. D’un coup, toute cette partie du corridor s’embrasa. Une bonne moitié de ces hommes et des mercenaires prirent instantanément feu, hurlèrent. Les autres reculèrent. Les tirs reprirent. Cette fois Damian, Carole, l’ombre et les autres bondirent de leur cachette, tirèrent.

Les coups de feu s’échangèrent, flashèrent. Les balles ricochèrent, frappèrent. Les hommes du dessus et les mercenaires tombèrent, brûlèrent. Certains se sauvèrent. D’autres s’enfuirent.

 

 

Bientôt, il n’y eut plus un bruit, quelques gémissements tout au plus, quelques grognements sourds. Prudent, Damian fut le premier à sortir de sa cache. La transpiration ruisselait sur son visage dissimulé. L’œil concentré, son arme était prête. Il avança vers certains corps qui brûlaient. L’odeur était insoutenable. Il fut alors imité par les autres, par l’ombre soutenant Carole.

Tous avancèrent parmi ces corps à la peau fondue et noircie, sur leur garde, s’attendant à chaque seconde que l’un d’entre eux bondisse et leur tire dessus. Mais ils passèrent sans encombre. Ils arrivèrent à l’escalier, remontèrent.

Ils sortirent du local. Il n’y avait plus un bruit dans cet entrepôt, plus personne. Juste quelques rats.

Carole soutenue par l’ombre se laissa glisser contre un empilement de palettes pour s’asseoir au sol. Peu lui importait que ce soit au même endroit où l’autre garde avait voulu…elle n’en pouvait plus. Sa tête tournait. Son bras lui faisait de plus en plus mal comme tout son corps. Le stress, la fatigue, la douleur, elle avait besoin de récupérer quelques minutes. Les autres avancèrent de quelques pas, s’assurèrent que les alentours étaient plus ou moins sûrs.

L’ombre aida Carole à s’asseoir, la regarda, la recoiffa plus ou moins ce qui les firent sourire. D’un coup, le visage de la jeune gendarme se ferma, devint sombre. Son regard s’écarquilla. L’ombre comprit. Il se passait quelque chose derrière elle. Elle allait se retourner quand elle sentit quelque chose s’enrouler autour de son cou et serrer et serrer si fort qu’elle ne pouvait plus respirer.

Carole braqua son arme vers l’ombre derrière laquelle s’abritait l’homme en costume. Tous alors se retournèrent sentant qu’il se passait quelque chose dans leur dos.

Aussitôt, l’homme en costume se mit à crier, dans cette langue qu’aucun d’eux ne connaissait, braquant son arme sur l’un, sur l’autre plaçant l’ombre entre eux et lui. Il beuglait tellement fort qu’on aurait dit un chihuahua drogué au protoxyde d’azote.

Damian le regardait, l’observait. L’homme masqué à ses côtés était prêt à tirer comme les autres, comme Carole, dès qu’ils le pourraient.

Tout à coup, l’ombre se dégagea de son emprise. Elle lui envoya un coup de poing, essaya de le désarmer. Personne ne pouvait tirer sans risquer de la blesser. Tous les deux se battirent. Dans la lutte, l’ombre agrippa sa main armée, tenta de lui arracher l’arme. Le coup partit. Un coup de tonnerre. Tous s’en glacèrent. L’ombre recula. Elle s’affala sur le sol. Tous hurlèrent. Les coups de feu explosèrent. Les balles frappèrent le sol, les palettes de bois autour de l’homme en costume qui se sauvait. Carole se précipita vers l’ombre allongée sur le sol. La balle était entrée au niveau de la plaie qu’elle avait au ventre et n’en était pas ressortie. Aussitôt, les autres se précipitèrent tirant vers l’homme au costume qui filait. Ils se jetèrent tous au chevet de l’ombre. Carole leur ordonna alors de trouver un linge propre n’importe quoi pour compresser cette blessure qui saignait à flot.

 

-          « Ça va aller, ça va aller…me fais pas ça ! ».

 

En retrait, Damian assista à toute cette scène comme si elle se déroulait au ralenti devant lui. Il sentit alors cette sensation indescriptible qui commença à lui brûler l’intérieur de la poitrine et en même temps à lui glacer chaque os, qui, comme un feu de brousse, se propagea à tout son corps. Une voix, alors, calme, forte, grave, lui commanda alors :

 

Chope-le cet enfoiré ! Chope-le !

 

Ses yeux le suivirent, fixés sur lui alors que cet homme en costume s’enfuyait.

 

D’un coup, Damian lâcha son arme, arracha sa cagoule, courut, poursuivit cet homme. Il avait l’impression de sentir chaque muscle de son corps, chaque fibre se contracter, se remplir de sang. Il avait l’impression que ses jambes n’étaient plus que des plumes, qu’elles venaient frapper le sol à toute vitesse comme les pattes d’un cheval lancé au galop. Il avait l’impression d’être subitement envahi d’une force incroyable et d’une férocité sans limite. Il avait l’impression d’être un prédateur lancé à la poursuite d’une proie qui ne pouvait lui échapper. La haine qu’il éprouva, à cet instant-là, pour cet homme n’avait pas de limites.         Elle fit ressortir de lui toute la frustration, toute la douleur, toute la violence et cette brutalité qui s’étaient installées en lui ces derniers mois et qui avait affamé ses deux vieilles amies. Vengeance et Souffrance allaient, maintenant, être rassasiées.     

 

L’homme au costume courait droit devant lui, se sauvait, s’enfuyait aussi vite qu’il le pouvait. Mais Damian courait plus vite porté par sa haine. Il sauta par-dessus l’un des empilements de palettes pour le plaquer au sol. Tous les deux y roulèrent. Tous les deux s’en relevèrent.

Carole laissa l’ombre entre les mains de l’un des hommes cagoulés, et malgré la douleur, courut avec les autres vers Damian.

Là, ils les virent tous les deux face à face. Damian leur tournait le dos. L’homme en costume les regarda, puis Damian. Son regard était si froid, si vide, tellement violent que cet homme essaya de lui dire quelque chose. Mais il n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche. Damian l’attrapa par les cheveux, le frappa d’une violence qui fit résonner, dans tout cet entrepôt, l’impact de son poing sur la mâchoire de cet homme. Elle en craqua. L’homme au costume hurla, s’écroula, en une fraction de seconde, au sol. Son visage le frappa si violemment que le sang gicla de sa bouche. Il en fut abasourdi.

Durant quelques secondes, il resta allongé là sans vraiment bouger. Damian ne broncha pas. Il attendait qu’il se relève. Ce que cet homme finit par faire. Aussitôt, il essaya de frapper Damian qui bloqua son bras, le regarda. A ce moment-là, cet homme comprit, sut que devant lui la mort se tenait.

Tout en lui tordant le bras, Damian lui asséna un premier coup de poing, puis un second et encore un autre qui, chaque fois, claquèrent sur son visage et le déformèrent plus. L’homme, devant lui, n’essaya pas de se défendre. Sa volonté, son envie de se battre, s’était évaporée. Il n’y avait plus rien en lui. Plus une pensée, plus une envie. Plus rien. Il n’était plus qu’une enveloppe vide qui attendait de mourir. Damian le frappait et le frappait encore. Chacun de ses coups était plus violent que le précédent. Le visage de l’homme devenait de plus en plus difforme. Il rougissait du sang lui sortait du nez, de la bouche. Ses lèvres se déchirèrent. Ses yeux étaient tellement gonflés que l’on n’en distinguait plus les paupières. Et Damian continuait de le frapper.

L’homme était à genou devant lui. Damian qui respirait comme un bœuf s’arrêta quelques secondes, le regarda. Son visage, son odeur attisèrent plus encore sa haine. Il lui envoya un coup de genou en plein visage. Son nez le heurta et craqua si fort que Carole en ferma les yeux. Elle devait l’empêcher de continuer. Elle voulut l’en empêcher quand l’homme masqué la retint. Elle ne le devait pas. Elle ne devait pas intervenir. Cet homme était de toute façon déjà mort. Et dans cet état Damian risquait, malgré lui, de se retourner contre elle. Carole y renonça alors. Mais de le voir comme ça, de voir cet aspect de lui qu’elle ne connaissait pas, qu’elle n’aurait jamais imaginé, la terrifia d’une façon qu’elle n’aurait pu concevoir quelques minutes plus tôt.

Damian ramassa cet homme à demi-allongé sur ses genoux, le tira par le col de sa veste arrachée. Il se débattit à peine. Il le traina alors jusqu’à l’ombre allongée sur le sol. Là, Damian s’accroupit à ses côtés, lui releva la tête le tenant par ses cheveux. Il l’obligea à la regarder. Regarder ce qu’il avait fait s’il le pouvait encore.

Puis, il le regarda et sans un mot, se releva. Il le traina de nouveau vers l’une des poutres métalliques. L’homme ne bougeait pratiquement plus. Damian lui posa la tête sur le pourtour en béton de cette poutre, s’accroupit à ses côtés.

 

-          « Il n’y aura aucune fée pour venir te border. Aucun lutin pour venir te faire un câlin. Il n’y a pas plus de monstre dans le placard qu’il y en a dans le noir. Ô mon grand, la peur, pourtant, te fait claquer des dents. Attention. Fais attention. Si la petite souris t’entend, elle te prendra toutes…» lui murmura Damian « tes putains de dents ».

 

D’un coup sec, froid, brutal, il lui fit ouvrir la bouche. D’un coup, il coinça sa bouche grande ouverte sur le pied en béton de cette poutre. L’homme comprit ce qu’il allait faire. Il se mit à hurler. Il se débattit de toutes les forces qui lui restaient. Mais Damian le tenait fermement, sûrement. Il le frappa d’un coup de poing à l’arrière de la tête. Ses dents crissèrent contre le béton, du sang commença à suinter à la commissure de ses lèvres. Damian le frappa encore, encore et encore. Ses dents craquèrent. Ses lèvres s’arrachèrent, laissèrent s’écouler son sang. Et il le frappa encore et encore. Déchaîné, bestial, mortel.

Tout à coup, Damian se redressa, se releva du sol où il était accroupi, regarda cet homme qui ne bougeait pratiquement plus. D’un coup, comme s’il essayait de lui écraser la nuque, il le frappa d’un coup de pied si violent que les dents de cet homme se brisèrent contre le béton de la poutre. Il hurla. Son sang jaillit de sa bouche, ruissela sous lui comme la pisse entre ses jambes. Damian le releva par le col de sa veste qui s’arracha. Son téléphone tomba de sa poche.

Il n’avait plus de visage. Il était complètement déformé, enflé, boursoufflé, bleui, rougi. Il n’avait plus rien d’humain. Damian le plaqua alors contre la poutre, regarda sa cravate, la desserra de son cou, la fit tourner. Un coup de feu retentit. L’arrière de la tête de l’homme en costume  éclata. Du sang fut projeté sur le visage de Damian qui se retourna d‘un coup.

 

-          « Ça suffit ! » lui dit alors l’homme masqué brandissant son arme encore fumante devant lui.

 

Damian ne broncha pas. Comme un animal dont la proie ne l’intéressait plus, il se détourna de cet homme. Son corps sans vie glissa contre cette poutre et vint doucement s’affaler dans son propre sang et sa propre pisse. Damian s’en retourna auprès de l’ombre. Sans un mot, il la prit dans ses bras et s’en alla.

 

Les autres le suivirent à l’extérieur de cet entrepôt.

 

 

Quelques dizaines de minutes plus tard, ils étaient tous de retour chez lui, dans son petit appartement où les attendait Nadya. Dès qu’elle les vit elle sut. Elle accourut vers Damian, vers cette ombre qu’il portait. Elle hurla son nom.

 

-          « AAAAAAAAAAH ! ».

 

Tout le reste de cette nuit, ils restèrent, tous, là. Tout ensemble. Même Carole. Ils attendirent longtemps pendant que Damian et Nadya soignaient leur chère ombre.

 

Une bonne heure plus tard, Nadya les mains recouvertes de sang sortit de la chambre de Damian, s’alluma une clope qui trembla dans sa main et se mit aussitôt à pleurer. Il en sortit à son tour s’essuyant les mains dans un bout de drap couvert de sang. Elle se retourna vers lui, le regarda. Elle le gifla une première fois, puis une seconde. Une troisième. Sa main claqua tellement fort contre sa joue que tous en détournèrent le regard. Jamais Damian ne broncha. Jamais il ne se rebiffa.

 

-          « Comment t’as pu laisser faire ça ?! Hein ! Tu crois que tu es le seul à souffrir. Belinda c’était aussi notre amie, elle était comme notre sœur. Quand elle est partie on en a tous souffert. On l’a tous perdue. Je sais bien qu’elle pouvait pas vraiment m’encadrer. C’est pas grave on n’est pas louis d’or on ne plait pas à tout le monde. Mais on l’a tous perdue, elle faisait partie de notre famille et tu crois qu’elle aurait voulu que tu mettes l’un d’entre nous en danger pour elle, tu crois qu’elle t’aurait laissé faire !? Hein ? Dis-moi ?! Hein ! ».

 

Elle se remit à pleurer. Damian la prit dans ses bras, elle se serra contre lui. Carole les regarda, lui et Nadya, eux tous autour d’elle. A ce moment-là, elle sut, elle ne ferait jamais partie de leur famille car elle ne serait jamais comme eux. Elle ne le pouvait pas. Elle ne le voulait pas.

Alors que le matin se levait, enveloppée dans cette couverture pourrie, Carole marchait sur une route de campagne pour rentrer à la caserne. Elle savait ce qu’elle allait leur dire. Elle ne leur dirait pas la vérité. Elle leur dirait seulement ce qu’ils avaient besoin de savoir sur ce qui s’était passé là-bas dans cet entrepôt. Les hommes qu’ils surveillaient leur étaient tombés dessus. Les autres membres de l’USIGN avait été tués. Elle, elle avait pu s’échapper quand un autre groupe était venu s’en prendre à ceux de l’entrepôt. Elle avait pris une balle en se défendant contre l’un de ceux-là.

 

Elle fut hospitalisée quelques jours son état était bien moins grave que ce qu’il paraissait. Damian vint la voir plusieurs fois, resta parfois à ses côtés lui tenant la main tandis qu’elle dormait. Chaque lorsqu’elle s’éveillait, elle ôtait sa main de la sienne. Il savait que cela voulait dire. Mais aussi longtemps qu’elle fut hospitalisée, il vint la voir. Il ne la laissa pas seule. Il ne l’abandonna pas.

 

Le jour même de sa sortie, quelques heures après, elle se rendit chez lui, pour reprendre le peu d’affaires qu’elle y avait laissé, lui rendre ses clefs.

Alors qu’elle s’en allait, elle s’arrêta derrière lui, le regarda devant cette fenêtre fixant la ville au loin.

 

-          « Je…je m’en vais, Damian »

-          « Ok »

-          « Je…tu diras merci à… »

-          « Je lui dirai »

-          « Ok…je n’ai rien à…mais…je crois que tu devrais essayer de la retrouver, la fille dont tu as la photo dans ton portefeuille…elle te comprenait je crois, elle vous comprenait tous…certainement…parce qu’elle…devait comme vous…[il ne lui répondit pas, ne se tourna pas vers elle. Carole fit alors quelques pas vers sa porte d’entrée. Elle se retourna]…je ne veux plus entendre parler de toi ni des autres. Je sais que vous vous êtes tous mis en danger pour moi. Surtout…mais…je ne veux plus vous voir. Je ne veux plus vous parler. Je ne veux plus vous entendre. Je ne veux plus jamais rien savoir de vous. Je n’ai rien à voir avec vous »

-          « Tu ne nous verras plus »

-          « Je ne plaisante pas Damian. Je vous ai couvert, je n’ai rien dit à personne et je ne dirai jamais rien…mais…si je vous recroise je n’hésiterai pas. Je te jure que je vous pourrirai la vie jusqu’à ce que vous en rendiez l’âme. Je te le jure. Ce n’est pas une menace, Damian, je te préviens c’est tout. Je n’hésiterai pas et je ne regarderai pas. Que ce soit toi ou un autre ce sera la même chose, c’est clair ? »

-          « C’est clair »

-          « Ok ». Elle le regarda. Jamais il ne se retourna vers elle. Jamais il ne la regarda. Et quelque part elle le regretta. Elle fit encore quelques pas, s’arrêta.

-          « Tu…t’es quoi en fait ? Vous êtes quoi, tous ? ». Il se retourna vers elle, enfin.      

-          « Pour les gens comme toi : des monstres, des invisibles, des anormaux…mais pour moi, c’est ma famille et je l’ai mise en danger pour toi…et je n’aurai pas dû »

-          « Au moins, c’est clair entre nous…j’espère qu’on ne se recroisera plus jamais Damian »

-          « Moi aussi ».

Carole s’en alla laissant ses clefs sur son meuble d’entrée. Elle referma alors la porte derrière elle.

 

Damian resta là, seul. Encore. Pas vraiment. Elle était toujours là. Elle serait toujours là avec lui. Où qu’elle soit. Et peu importe avec qui. Ça avait été elle et ce serait toujours elle.

 

 

Quelques kilomètres plus loin et une bonne dizaine de jours plus tard, dans cette même zone industrielle qui avait fini par retrouver son calme, trois jeunes hommes faisaient une partie de pêche. Pour quiconque passant par-là, ils semblaient bien s’amuser. Sauf peut-être le troisième. Lui, il avait les yeux rivés sur son portable.

Il marcha quelques dizaines de mètres le long de la berge jusqu’à une vieille bouche d’évacuation des eaux usées. Il s’agenouilla alors, souleva la plaque métallique. Sous la grille, il y avait un rat qui s’enfuit aussi vite qu’une balle de fusil et sous le grillage des dizaines de sacs poubelles flottant dans les eaux grises. Il siffla. Les deux autres accoururent aussi vite.

 

-          « Les mecs !...Papa Noël vient de livrer nos cadeaux ! ».

-          « Et je peux récupérer mon portable maintenant ? ».

 

Les deux autres sourirent. Ils sortirent les sacs, en ouvrirent un. Parmi les dizaines de centaines de liasses de billets, ils récupèrent les portables tant désirés. Ils remplirent alors le coffre de chacune de leur voiture et durent faire plusieurs voyages pour tout emporter. 

 

 

Durant ces jours-là, Damian sembla fermer. Amanda, comme les autres, sentait que son père avait quelque chose à leur dire. Mais il n’y arrivait pas, il n’osait pas. Alors il le fit à sa manière.

Il organisa un diner où ils furent tous conviés. Ils mangèrent, burent, rigolèrent, parlèrent s’amusèrent. Et au moment du dessert :

 

-          « Je…on va s’en aller… » leur dit-il « je ne peux pas rester ici Princesse… [il regarda Amanda. Elle se leva et vint lui faire un câlin]…c’est trop dur…j’ai…j’ai besoin de partir. Tout ici me rappelle Belinda, vous savez…elle…elle me manque chaque jour, c’est affreux…j’ai l’impression d’être dans un cauchemar pratiquement en permanence…et…j’étais, je suis toujours en colère et…et ça m’a poussé vous mettre en danger, ça m’a aveuglé. Je vous demande pardon. Surtout à toi…à toutes les deux. Maintenant qu’on a tous de l’argent, plus qu’on en a besoin, plus qu’on pourra en dépenser…vous êtes tous libre de faire tout ce que vous avez envie, vous pouvez faire tout ce que vous avez envie, vous pouvez aller là où vous voulez. Je n’ai pas à vous imposer mes décisions et surtout pas ma connerie et…surtout pas à vous faire prendre des risques. Alors…ouais…on va s’en aller »

-          « Où ? » lui demanda l’un de ceux qui était là avec lui

-          « J’en sais rien…un endroit calme…où il y a des animaux [il regarda Amanda, lui donna une bise]…et pas trop de monde…surtout pas trop de monde »

-          « Ouais tu veux aller dans un trou paumé à la campagne, putain ! »

-          « Pourquoi pas ! »

-          « Et tu crois qu’on va te laisser y aller tout seul ?... » lui dit alors Nadya « Et puisqu’on a de l’argent enfin des tonnes de frics je veux dire…[certains se mirent à rire, d’autres à lever leur verre]…pourquoi on ne monterait ce cabinet dont t’arrêtes pas de parler depuis qu’on se connait…en campagne ce serait bien, y a des gens en ont besoin de toute façon autant que ça serve à quelque chose tout ce fric »

-          « Ouais un petit village loin de tout »

-          « Euh…pas trop non plus moi j’y vais pas si y a pas internet ! »

-          « Putain les mecs !...Je veux dire : les mecs qu’est-ce que qu’on attend ! ».

 

 

Oh putain, les mecs ! Que ce serait bien si c’était aussi simple que ça. Pas vrai ?…enfin quand on a du fric tout est toujours plus simple, non ? Qui sait, si vous achetez mon livre je pourrais vous le dire…comment ça fait. Et même s’ils en font un film. Oh putain ! Une série de films ! Des figurines, des posters, des chaussettes, des t-shirts et même des slips ! Je serai en photo sur votre cul, dites donc !…Oh, putain, je sens bien l’odeur du succès, là !….euh…non bien sûr, je fais ça pour l’art. Rien que pour l’art…euh…achetez mon livre s’il vous plait faut que je mange aussi ! Je peux pas me faire une cagnotte en ligne pour payer mes courses quand même ! Allez putain ! Faites pas vos crevards ! Donnez, donnez-moi ah-ah ! C’est du Haricot Alamasse ! C’est pas de la merde ! Merde !...euh…merci ! J’attends vos dons ! Vite j’ai la dalle !...euh…bougez-vous le cul, merde !

 

Merci très beaucoup !