Conte 4 - 7ème Partie
Conte 4 - 7ème Partie
La Vieille Dame et la Grochicha
D’un coup, comme si des milliers
d’aiguilles étaient venues lui piquer la tête, il sursauta, se réveilla. Il ne
savait pas où il était, plus vraiment ce qui s’était passé. Les lumières
blanches étaient tellement aveuglantes. Il n’entendait qu’un bip qui sonnait,
sonnait et sonnait encore de plus en plus rapide. Tout était d’un flou
éclatant. Sa respiration était tellement rapide, tellement forte que sa
poitrine semblait en être déformée.
- - « AMANDA ! ».
Alors tous accoururent dans cette
chambre d’hôpital. Le Père Paul, une infirmière, des gendarmes.
- - « Ma fille ! Ma fille ?! Où est ma
fille ?!...Que…quelle heure il est ?! » leur demanda-t-il,
affolé
- - « Elle va bien…probablement… » lui
répondit une jeune gendarme « il
n’est que trois heures un quart ».
Il se laissa retomber en arrière se
tenant la tête.
- - « Elle…elle est encore à l’école…[il
soupira. D’un coup, il se redressa]…je
peux téléphoner ? Je peux avoir mon portable ? Mon…mon
portable ? Je…je voudrais prévenir un…un copain pour qu’il va la chercher.
S’il vous plaît. Je voudrais la voir, s’il vous plaît, s’il vous plaît… ».
La jeune gendarme aux cheveux blonds et
courts s’approcha de sa table de nuit, y prit son portable dont l’écran était
brisé et le garda dans sa main.
- - « Vous pouvez nous expliquer ce qui s’est
passé, si vous vous en sentez capable » lui demanda-t-elle. Il
acquiesça.
- - « Euh…je, j’étais dans la cuisine…en bas…je
crois, elle a voulu un café…la fille…non, non c’est pas ça… [son moniteur
cardiaque bipa]…elle m’a dit qu’elle
voulait me parler…si…euh…avec un café…ouais…elle voulait me parler…et puis
c’est parti en vrille…elle a commencé à me frapper…la fille, je veux
dire…puis…je…ouais…c’est là qu’elle m’a frappé…non…[le monteur cardiaque
bipa de nouveau, plus vite]…non…la mère
elle était dans le jardin, je l’avais mise au soleil, je l’avais mise au
soleil…il y a eu le café puis les escaliers…elle m’a traîné, je suis
tombé…je…après…je…je sais plus…à un moment j’étais en haut dans un
bureau…mais…je sais plus si c’est avant ou d’abord…non, non c’est avant on est
monté en haut…[les bips se firent plus rapide et rapprochés, l’infirmière
s’approcha du moniteur]…là elle a
commencé à se tripoter…je crois…ouais comme une folle…elle gueulait je crois…je
sais plus quoi…puis…oui, ouais, j’étais dans les escaliers… »
tenta-t-il de leur expliquer bredouillant, confus.
Plus il parlait, plus des images lui
revenait en tête. Mais elles n’avaient aucun sens, aucun ordre, aucune logique.
Et plus il parlait, plus elles lui revenaient, comme des flashs qui lui
transperçaient la tête et plus son rythme cardiaque s’emballait.
Cent pulsations à la minute, aussitôt
l’infirmière demanda à ce qu’ils arrêtent pour le laisser se reposer et
reprennent plus tard.
Damian sembla ne pas se rendre compte
que les gendarmes s’en allaient. Il continua de parler, continua de bredouiller
ces mêmes phrases, confus, le regard hagard, perdu.
- - « Votre portable… » l’arrêta, alors, la jeune gendarme en le lui
tendant compatissante « ne vous
inquiétez pas de trop, vu l’état de fureur dans laquelle on a retrouvé cette grosse
femme et l’état dans lequel elle a mis sa mère, vous n’avez pas de soucis à
vous faire, ce ne sont que des formalités. En attendant, appelez pour qu’on
aille chercher votre fille et reposez-vous. On repassera plus tard. Ça se
passera bien, vous verrez ».
Alors les gendarmes s’en allèrent. Le
Père Paul resta, là, encore quelques secondes à le regarder, regarder son
visage difforme, bleui et gonflé, le sang qui tachait encore les pansements
recouvrant ses arcades sourcilières.
- - « Je suis tellement désolé de ce qu’elle vous
a fait et je suis tellement désolé d’avoir cru que…[il se secoua la tête
s’en voulant, encore davantage et surtout maintenant d’avoir pensé qu’il était
le coupable]…si vous voyez dans quel état
elle l’a mise. Elle n’a même plus de visage…comment peut-on faire ça à sa
propre mère ?! Comment peut-on en venir à tuer sa propre mère ?! »
lui demanda-t-il avant de fondre en larmes et de fuir de ce box des urgences.
- - « T’inquiètes pas !… » lui
sourit alors l’infirmière. Il la regarda « vu
l’état de la mère, t’as pas à t’inquiéter…pour personne. Si t’as besoin appuies
sur le bouton tu sais comment ça marche ». Elle lui caressa la joue
avant de s’en aller.
- - « Merci…Nadya ». Elle sourit de
nouveau.
- - « Fais ce que tu as à faire…comme toujours ».
Damian resta assis dans ce lit tandis
qu’elle le laissait. Instantanément, son rythme cardiaque repassa sous les
cinquante-cinq battements par minute. Alors, il prit son portable et appela
l’un de ses sept contacts
- - « Ouais, c’est moi…dis, ça te tente une petite
balade ? ».
La nuit avait envahi le village. Sous
les projecteurs à la lumière blanche et le bruit des groupes électrogènes, la
brigade scientifique de la gendarmerie avait investi le manoir, une nouvelle
fois devenu scène de crime.
Les hommes et les femmes en combinaison
blanche s’apprêtaient à faire les premiers relevés destinés à confirmer ou à
infirmer les versions des différents protagonistes.
D’autres gendarmes discutaient, eux,
laissant la lumière bleue des gyrophares de leur véhicule caresser la façade du
manoir baignée dans la froideur de cette nuit sombre.
Là, au loin, une frêle silhouette
entièrement vêtue de noir, le visage dissimulé et une oreillette grésillant
visée dans l’oreille les observait. Tel un fantôme, une ombre, elle se faufila
entre les véhicules de gendarmerie sans le moindre bruit. Furtive, elle passa
entre les soldats sans jamais éveiller leur attention. Féline, elle se glissa
dans le parc, dans l’ombre des lumières blanches et bleues laissant d’autres
yeux que les siens guetter les déplacements des gendarmes.
Ils la guidèrent jusqu’au bureau du
premier étage, là où la Grochicha
avait emmené Damian.
La fine ombre s’y évapora à peine
quelques minutes avant que les enquêteurs de la brigade scientifique
n’investissent ces lieux à leur tour.
Là, les gendarmes prirent des
échantillons, des photos de la pièce, des objets cassés, du papier peint
arraché, des meubles retournés, du coffre ne refermant que de la poussière, du
buste en plâtre, du sang séché sur le sol, du bureau recouvert de pages de
livres, de gravas et de poussière, de plâtre…
Et quelques heures plus tard, le manoir
fut mis sous scellées...
Damian sortit de l’hôpital moins de
vingt-quatre heures après y être entré. Il était en bonne santé, jeune et ses
blessures superficielles, il n’y avait aucun motif pour le garder plus
longtemps.
Lui et le Père Paul durent se rendre à
la Gendarmerie où ils déposèrent. La brigade scientifique valida la version de
Damian. Elle était totalement cohérente et en conformité avec les relevés sur
les lieux. Il ne fut donc pas inquiété la moindre seconde comme l’en avait
assuré la jeune gendarme aux cheveux courts qui l’accompagna tout au long de la
procédure.
Le Père Paul, lui, ne put apporter que
quelques éléments concernant la relation entre la mère et la fille. Il ne
connaissait que peu leur façon de vivre. Comme la personnalité de la fille.
Cela faisait des années qu’il n’avait pas eu de contact avec elles.
Cette grosse femme, la grochicha, elle,
fut placée en hôpital psychiatrique et n’en sortirait probablement jamais
compte tenu de son état, selon les gendarmes.
Une chose cependant, avait intrigué le
Père Paul : l’argent, les titres au porteur, les lingots. Personne n’en
avait parlé. Elles devaient pourtant bien en avoir.
Avant, à la belle époque, lorsque ce
manoir était encore LE manoir, le Baron lui avait montré ce que
le coffre contenait. Il devait forcément encore en avoir quelque part. Mais
pour les gendarmes, leurs comptes en banque, autant ceux de la mère que ceux de
la fille étaient déjà bien approvisionnés et leur auraient largement permis de
vivre très confortablement encore plusieurs dizaines d’années. Mais ils
n’avaient pas trouvé de liquides ou d’autres titres. Mais des dizaines et des
dizaines, des centaines de figurines et de bibelots en tout genre, des tas
sex-toys, d’ordinateurs, de portables, des distributeurs de confiseries…achetés
par la fille peut-être qu’une partie de l’argent avait servi à ça. En tout cas,
rien n’indiquait qu’elles avaient eu de l’argent liquide sur place, des titres
quels qu’ils soient ou des lingots d’or. Peut-être que le Père Paul ne les
connaissait pas autant qu’il le croyait. Peut-être même que leurs habitudes avaient
changé à la mort du Baron. Trente-cinq ans c’était long. Peut-être même que le
coffre ne contenait plus rien d’autre que de la poussière depuis cette époque.
Mais le Père Paul sembla dubitatif sur
ce point et insista encore et encore. Jusqu’à faire le tour de la question,
plusieurs fois car, il devait bien voir quelque chose dans ce coffre. Au moins
quelque chose pour lui. Non ? Qu’elles ne lui aient laissé que de la
poussière, le Père Paul ne voulait pas y croire. Il avait fait tant pour elles,
deux. Il avait tant espéré. Encore les derniers temps, elles lui avaient
promis. Alors, aujourd’hui, il ne pouvait pas croire qu’elles ne lui aient rien
laissé. C’était impossible.
Mais le Père Paul dut se rendre à
l’évidence : parfois on sert le bon Dieu pour rien, même s’il vous fait
croire le contraire.
