Conte 4 - 6ème Partie
Conte 4 - 6ème Partie
La Vieille Dame et la Grochicha
Tandis qu’il devait se rendre là de
plus en plus souvent à la demande de cette foutue Grochicha qui lui promit de mieux le payer, comme il ne pouvait en
être autrement, ce jour finit par arriver.
C’était un jour comme tous les autres,
la vieille avait gueulé pendant sa toilette, elle avait gueulé pendant qu’il
l’habillait, la coiffait et qu’il l’emmenait prendre son petit déjeuner. Comme
toujours, elle avait été là à guetter, à le dévisager encore, à l’envisager
toujours. Elle avait été là à épier le moindre de ses faits, le moindre de ses
gestes. Et tandis qu’il avait assis la vieille dame au soleil, le temps de lui
épiler le menton, elle arriva.
Il sentit d’abord son parfum, entendit
ses pas puis son souffle. Il sentit alors son regard sur lui, peser de tout son
poids.
De son air grave, elle prétexta vouloir
lui parler mais pas devant la môman pour ne pas l’inquiquiner. Il sut alors que le moment auquel il se préparait
depuis plusieurs jours maintenant était arrivé. C’était là dans l’air de toute
façon. Il aurait fallu être complètement aveugle pour ne pas le voir. Et s’il y
avait bien quelque chose qu’il n’était pas c’était aveugle. Il ne l’était plus
depuis bien longtemps. Malgré son jeune âge, il en avait trop vu et trop vécu
pour encore l’être.
Laissant la vieille dame au soleil,
elle l’emmena dans la cuisine. Pour la première fois, elle lui versa un café,
qu’il ne but pas. Elle se laissa tomber sur l’une des chaises à ses côtés et
commença son cinéma.
Elle se mit à se plaindre car la nuit
avait été horrible. Elle avait vécu un véritable enfer. Calvaire ! Elle
n’avait pas cessé de devoir se lever pour aider sa pauvre môman alors même que
cette dernière l’avait insultée. Elle était si méchante avec elle alors qu’elle
faisait tout ce qu’elle pouvait pour elle, qu’elle faisait tout dans cette
maison. Absolument tout.
Elle se mit alors à sangloter
lorsqu’elle lui expliqua que sa pauvre môman n’avait aucune affection pour
elle, qu’elle ne l’avait jamais voulue ni même désirée. Qu’elle, non plus,
aujourd’hui, elle n’avait plus l’affection qu’elle avait eue pour sa môman
d’avant. Cela lui faisait tellement du mal dans son cœur. Une petite larme
commença à rouler sur sa grosse joue.
Puis, elle en vint à parler de son pôpa
qui avait de drôles de penchants. Des penchants que sa môman avait toujours
tentés de cacher pour éviter les « qu’en dit-on ». Les gens étaient
si méchants. Et depuis qu’il était parti chez les anges du ciel, que son pôpa
était tout là-haut - là-haut, lui qui était tout pour elle, elle s’était
sacrifiée pour sa môman. Ne pas la laisser seule bien qu’elle eut quelques
amants de passage, quelques aventures. Des petits copains qui ne la voyait pas,
elle, qui ne la voyait jamais alors qu’elle était toute très gentille. Elle.
Mais elle, elle n’avait jamais eu droit de faire sa vie à elle. Elle avait même
dû arrêter ses études qu’à cause d’elle. Et aujourd’hui, elle était comme ça,
ici, seule, tellement seule dans la solitude. Elle était obligée de s’occuper
d’une femme qui n’était plus du tout sa môman comme qu’elle était avant. Elle
n’était plus que qu’un monstre au regard de folle.
Il ne pouvait qu’acquiescer à sa
détresse, faire mine de compatir à sa pauvre souffrance de pacotille dont il n’avait
rien à foutre.
Alors elle se mit à pleurer. Et cette
fois elle avait bien répété. Les larmes coulèrent. Lui ne broncha pas. Il ne
lui prit pas la main, ne la toucha pas.
Alors elle s’excusa. Elle se leva de sa
chaise, le pria encore de l’excuser. Elle ne savait pas ce qui lui était
arrivé. Un coup du blues probablement. Il se leva à son tour et l’assura que
rien de tout ça n’avait d’importance qu’il était aussi là pour ça. Il joua la
carte de la compassion, encore. L’écoute faisait partie aussi de son métier.
Et alors que, soulagé, il allait
rejoindre la vieille dame, elle lui dit :
- - « Je voudrais qu’elle meurt »
- - « Il ne faut pas dire ça. Je sais que ce sont
des moments difficiles à passer mais…dites-vous que cela va s’arranger »
- - « Heureusement que je vous aie »
- - « Je ne serai pas toujours là, vous savez »
- - « C’est question de l’argent ?! Viens je
vais te montrer ! Je l’ai de plein ! »
Sans qu’il ne puisse dire quelque
chose, elle lui attrapa la main et l’entraîna avec elle. Il tenta de se
soustraire à son étreinte. Mais elle serrait tellement fort, si fort qu’il eut
l’impression que sa main était coincée dans une broyeuse. Il tenta de lui faire
comprendre que sa mère était au soleil, qu’il ne pouvait pas la laisser sans
surveillance. Rien n’y fit. Elle l’emmena avec lui.
Elle l’amena alors dans un vaste bureau
sombre qui, à l’odeur de moisi, n’avait pas dû être aéré depuis plusieurs
dizaines d’année. Là, elle fonça droit sur le mur de gauche et derrière un
large miroir couvert de poussière grise, elle découvrit un coffre-fort. Elle
l’ouvrit et en sortit des dizaines et des dizaines de liasses de billets de
deux cent et de cinq cent euros qu’elle jeta sur le bureau aux côtés de titres
au porteur les coupons encore attachés et de quelques lingots d’or. Elle jeta
tout comme une folle exaltée. Lui ne broncha pas, ne s’approcha pas une seule
seconde des titres, de l’argent ou d’elle.
- - « Tu vois ! Tu vois ! J’ai le plein
de l’argent, ça ne manque pas, ça ne manquera jamais, tu vois ! Tu peux
tout avoir, je te donne tout, j’te donne tout, tout ce que tu veux, TOUT !
Tu vois ! TOUT ! »
D’un coup, elle se rua sur lui, se
plaqua contre lui, contre un mur.
- - « Tu m’ plais, tu sais, tu m’ plais !
J’veux faire ma vie avec toi, aaaah tu m’ plais toi ! Aaaaah ! »
Elle enfonça sa main dans ses leggings
et commença à se masturber tout en caressant son entre-jambe à lui.
Lui, il ne broncha. Un autre que lui
aurait peut-être eu une bonne et grosse trique, peut-être qu’un autre que lui
l’aurait soulevée malgré son poids pour la claquer contre ce bureau et lui
donner aussitôt ce qu’elle voulait. Lui non. Il ne ressentit rien de tout ça.
Il resta froid, de marbre. Elle ne lui faisait pas envie. Il n’avait aimé
qu’une seule femme jusqu’ici, et une grosse truie comme elle, une grosse
chienne en chaleur complètement débile comme elle, n’arriverait jamais à la
cheville de cette jeune femme qu’il avait aimée et aimerait probablement
toujours. Elle le répugnait. Tout en elle le répugnait. Et elle s’en rendit
vite compte tandis que sa main s’agitait toujours entre ses jambes.
- - « Aaah ! J’te plais pas !
Hein ?! J’te te plais pas, hein ! Aaah ! »
répétait-elle de plus en plus frénétiquement alors que son gros ventre se
soulevait pris de soubresauts incontrôlables
- - « Ecoutez, on va en rester là, je… »
- - « Toi, tu vas rester putain aaaaaaah ! Tu
vas faire qu’est-ce que j’te dis ! Tu m’ plais j’te veux ! J’te
veux ! Aaaaaah ! J’te paye t’es à moi ! A MOI !
Aaaaah ! ».
D’un coup, elle sortit la main de ses
leggings. Avant qu’il ne puisse réagir ou même le voir, elle lui envoya un coup
de poing en pleine figure. Avec la rage, son poids, sa force n’en fut que
décuplée. Il eut l’impression de recevoir un coup de marteau, de masse en plein
visage. Sa tête en heurta le mur si violemment qu’il s’en affala assis sur le
sol poussiéreux. Tout autour de lui devint alors flou. Il n’entendit plus
qu’une voix déformée qui beuglait des choses qu’il ne comprenait pas. D’un
coup, il sentit une intense douleur envahir son torse, son flan, ses côtes. Il
se sentit alors comme secoué, comme s’il venait d’être renversé par un camion
lancé à sa pleine puissance, comme s’il avait été happé par un train qui,
maintenant, le trainait sur une voie ferrée dont chaque ballaste lui fracassait
le corps. Entre ses mains, sous ses coups, il n’était plus qu’une vulgaire
marionnette désarticulée et sans réaction.
D’un coup, la furie incontrôlable qui
s’était emparée de la Grochicha, le
laissa retomber sur le sol, voyant qu’il ne réagissait plus. Elle passa la
frustration qu’elle avait contenue en elle durant toutes ces années sur le
mobilier de ce bureau.
Elle jeta contre les murs, sur le sol
tout ce qui lui tombait sous la main. Des livres, des bibelots, des albums
photos, brisa les cadres, arracha les cousins des vieux fauteuils en tissu,
frappa les murs en hurlant sa haine. Elle se mit alors à arracher le papier du
mur hurlant des insultes à sa mère, au monde entier. Elle s’en prit alors aux
livres des bibliothèques autour d’elle, en arracha les pages, les jetant contre
les tableaux au travers des fenêtres. Plus elle brisait de choses, plus elle
jetait d’objets au sol plus sa colère, sa rage et sa hargne redoublaient
d’intensité. Elle n’était plus qu’un monstre dont la violence semblait ne plus
avoir de limites.
Tout autour de lui semblait voler comme
dans un rêve au ralenti. Bien que la douleur soit intense et parcourait tout
son corps, celui-ci lui hurlait de se lever, de s’enfuir loin, de se protéger.
Alors il essaya de se lever. Mais ses jambes ne le supportèrent pas. Il s’écroula
d’un coup sur le sol, lourd. Le bruit sourd attira la Grochicha qui revint à la charge. Elle attrapa un buste d’homme
posé au coin de l’une des bibliothèques. D’un coup, brusque, elle l’en frappa.
Heureusement pour lui, ce buste était en plâtre et rongé par l’humidité. Il se
brisa en poussière blanche alors qu’il effleura à peine son épaule. Il feinta
alors. Il se laissa tomber, comme assommé.
Elle le regarda, là, posé sur ce sol.
Comme une enfant, elle se laissa tomber à genoux devant lui, le regarda encore.
D’un coup, brusque, elle l’attrapa, le tira vers elle, le serra contre elle
comme cette vulgaire poupée de chiffon qu’il était pour elle.
- - « Ô mon beau prince charmant… » lui
murmura-t-elle, sa grosse bouche collée contre son oreille ensanglantée « ô mon beau chevalier blanc, ici dans mon
donjon tant de temps j’ai attendu ta venue, tant de temps j’ai patienté jusqu’à
ton arrivée. Mais aujourd’hui je sais que ton amour ne me sera pas donnée, que
ton amour ne viendra pas me délivrer. Alors ni pour toi ni pour moi un heureux
à jamais ne nous sera donné ».
Brusque, brutale, elle se releva,
laissant retomber sur le sol cette poupée de chiffon qu’elle avait fait de lui
et se retourna. D’un coup folle, furieuse, elle s’en prit de nouveau au
mobilier du bureau.
Profitant qu’elle lui tourne le dos,
Damian se mit lentement, doucement, à ramper sur ce sol couvert d’objets
brisés, une seule idée en tête : s’en sortir. Survivre pour sa fille,
continuer à la protéger, la voir grandir. La revoir simplement. Alors que tout
était flou autour de lui que son propre sang lui coulait dans les yeux, qu’il
avait l’impression de ne plus sentir ses jambes, il rampa sur le sol. D’un
coup, il sentit alors ce truc dur et aux coins arrondis lui entrer dans le
ventre. Son téléphone. Au prix d’un effort incroyable, il laissa glisser sa
main vers la poche de sa blouse et l’attrapa. Il n’avait pas beaucoup d’amis,
pas grand monde à appeler. Sa lucidité déclinante ne lui aurait de toute façon
pas permis de composer un numéro ou de rechercher un contact. Sans vraiment le
savoir, sans vraiment le vouloir, il appuya sur la touche rappel. Le dernier à
l’avoir appelé avait été le Père Paul.
Dans le presbytère, résonna alors la
sonnerie d’un vieux bigophone, il décrocha :
- - « Allô ? »
- - « M…mon...père, mon père… »
- - « Allô, qui est-ce ! Je vous entends à
peine… »
- - « Mon…mon père…éd…aide…moi »
- - « Je ne vous entends pas ! Allô ?!
Mais qui est-ce ?! »
- - « De…Da…Da…mon p…mon père…elle…c’est…Da…Dam »
- - « Damian
c’est vous ? Est-ce que c’est vous ?! »
- - « el…elle va m…va…me… mon…père…mon père »
- - « Damian qu’est-ce qui se passe ? Où
êtes-vous ? ». Ce fut alors que le sang du Père Paul se glaça
lorsqu’il entendit ce mot que Damian hurla :
- - « TUUUUUER !!!! ».
Alors qu’il rampait sur le sol, il
sentit une main venir le harponner, le soulever comme s’il n’était rien et le
jeter dans les escaliers sur les marches duquel il roula sentant chacune
d’entre elles le frapper plus fort que la précédente. Enfin, il n’y eut plus de
douleur. Au loin, une voix beuglait. Devant lui passa un voile noir, une ombre
peut-être, énorme. Il entendit hurler et encore beugler. Puis, il n’y eut plus
rien. Plus rien d’autre que le noir, le silence et le froid.
