Conte 3 - 4eme partie
Conte 3 - 4ème partie
Milclock et les Cinq Petits Roquets
Au détour d’une rue, alors que ses
blessures étaient pratiquement guéries, qu’eux avaient oublié depuis
bien longtemps ce qu’ils lui avaient fait, il croisa le regard d’un jeune
garçon qu’il ne pouvait oublier.
A ce moment-là, les petits prédateurs devinrent
proies. Il ne les lâcha plus des yeux. Lorsqu’ils agressèrent une femme et sa
fille pour leur portable et qu’ils leur arrachèrent leurs sacs les laissant à
terre sur le trottoir. Il ne broncha pas. Lorsqu’ils s’enfuirent. Il ne fit que
les suivre. Lorsque marchant dans les rues ou traversant une friche
industrielle, que l’un fanfaronnait, lui ne fit que les observer. Loin. Dans
l’ombre. Il ne les quittait plus des yeux. Eux qui se croyaient prédateurs,
forts et puissants n’étaient déjà plus que proies sanguinolentes et
agonisantes.
Il les suivit jusqu’à un HLM de
banlieue, aussi pourri que celui qu’il occupait avec sa fille. Ils y entrèrent
en petits roquets et caïds. Il les y suivit et entra alors dans ce vaste
royaume qu’était celui du Roi, du Seigneur Milclock.
Ils prirent l’ascenseur jusqu’au
septième. Il attendit là au rez-de-chaussée sous le regard d’autres jeunes qui
se demandaient bien qui il pouvait être et ce qu’il avait à les fixer comme ça.
Mais aucun n’eut le courage de venir lui poser la question. Son regard était
tellement froid, tellement vide qu’il aurait fait peur à n’importe qui, et
surtout à la plus téméraire de ces petites brutes qui devait encore faire pipi
au lit.
Aucun ne vint le voir. Aucun n’osa le
regarder plus de deux secondes et lorsqu’il monta dans l’ascenseur, tous eurent
ce sentiment d’avoir échappé à quelque chose. Mais cela ne les empêcha pas de
rigoler en prétendant qu’ils lui auraient bien cassé sa putain gueule
d’enfoiré.
Alors que cet ascenseur bringuebalant,
grinçant, claquant, montait inexorablement, un autre que lui en aurait eu le
cœur affolé, les tripes retournées. Et avant qu’il ne soit arrivé à
destination, il serait redescendu pour faire machine arrière. Mais lui non. Ce
n’était pas dans ses intentions. Depuis longtemps, il ne ressentait plus ce
genre de chose. Plus de peur, plus de culpabilité, plus de regrets, pas de
remords. Uniquement de l’amour pour sa fille et de la haine pour tous les
autres. Et eux, ici, tous, quels qu’ils soient lui avaient fait du mal. Sa
haine n’avait pas de nom, sa colère n’en était plus. Mais sa détermination
grandissait à chaque étage comme son envie de les voir souffrir, saigner,
hurler pour ce qu’ils lui avaient fait, à elle.
Il savait qu’ils n’auraient pas affaire
qu’à des petits roquets surexcités. Certainement à des rottweilers dopés à la
testostérone, sans doute à quelques pitbulls adeptes du combat de rue peut-être
aussi. Mais ils étaient tous sous le contrôle d’un seul et même un maître. Ils
ne faisaient qu’obéir comme des abrutis sans conscience à leur grand et bon
Roi. Mais lui aussi était, désormais et depuis fort longtemps, un Roi.
Enfin, il arriva au septième. Un autre
que lui ce serait sans doute dit que sortir de cet ascenseur serait un point de
non retour, qu’à partir du moment où il ferait un pas à l’extérieur de cette
boite métallique, il devrait aller jusqu’au bout, quoi qu’il arrive et quoi
qu’il lui en coûte. Mais lui non. Il ne se posait pas ce genre de question. Il
n’avait pas ce genre de réflexion.
Lorsque l’ascenseur stoppa, il en
sortit. Aussitôt, un petit aboyeur en survêtement et casquette retournée essaya
de lui parler, de lui demander ce qu’il foutait là, putain !
Mais il n’en eut pas le temps. Comme il
n’eut pas le temps de voir la lame qui lui trancha net la gorge. Il eut
seulement le temps se sentir le sang jaillir de son cou, de sentir la vie le
quitter aussi vite que le sang pissait hors de lui. Il s’écroula sur le sol
baignant dans son propre sang.
Le jeune homme avança dans le couloir.
Une voix hurla qu’on venait de buter l’un des roquets. Une ombre surgit
derrière lui. Le jeune homme se retourna. La lame de son couteau se planta dans
le visage de ce petit roquet-là qui en perdit aussitôt sa casquette. Le jeune
homme regarda la lame de son couteau qui traversait les joues de ce jeune
garçon, sa langue. Il le regarda dans ses yeux écarquillés. L’autre convulsait,
tremblait de partout. D’un coup sec, il enleva cette lame de son visage. Avant
que ce jeune roquet ne touche le sol, sa langue y tomba s’entortillant sur
elle-même.
Lui, ce jeune homme, continua sa route
vers cet appartement qui embaumait tout le couloir des effluves acres qui s’en
dégageaient.
-
« Tu veux quoi, toi ! Là ! »
lui lança encore l’un de ces jeunes roquets.
-
« Je veux voir ton chef, j’ai quelque chose
pour lui »
-
« Alors tu m’ le donnes ! Compris !
Là ! »
-
« C’est toi qui vois ».
D’un coup, ce jeune roquet sentit une
douleur atroce venir se planter dans son menton. Il sentit sa mâchoire se
serrer. Il sentit ses dents se racler les unes les autres. Il aurait voulu
hurler mais il ne pouvait plus desserrer les lèvres. Il ne sentait plus que le
goût du sang dans sa bouche. Il ne sentait plus rien d’autre que ce liquide
épais et visqueux envahir sa gorge. Et la douleur fut encore plus insupportable
quant il sentit cette lame tourner et l’attirer avec elle.
Dans cet appartement envahi par la
fumée de mauvaises clopes, par les effluves de transpirations mêlées aux odeurs
acres des pétards et des putes en chaleur dont la moiteur des cuisses aurait pu
éteindre n’importe quel incendie, ce jeune homme entra. Là, dans ce royaume
d’une quarantaine de mètres carrés, utilisant son couteau comme un joystick
pour diriger le jeune roquet devant lui, il le jeta au sol, comme le présent
d’un roi à un autre.
-
« Ôh, mô quéske ! Putaine !... » s’écria le Roi
Milclock qui, d’un coup, se pétrifia de voir le sang de l’un de ses jeunes
roquets remplir ses vieilles savates trouées.
L’un des nombreux petits roquets
présents dans cet appartement se jeta sur le jeune homme. Il s’empala d’un coup
sec sur la lame du couteau. Le jeune roquet se mit à trembler de tout son corps
avant qu’un flot de sang noir ne se dégueule de sa bouche, et qu’un flot de
pisse ne se répande sur le sol.
Voyant cela, l’un des autres petits
roquets se mit à reculer et d’un coup à fuir cet appartement. Bientôt, il fut
imité par un autre, puis un autre, puis encore un autre jusqu’à ce que tous
ceux qui entouraient le bon Roi l’abandonnent. Ce fut alors que, fuyant,
croisant ce jeune homme, l’un d’eux, d’un coup, sentit une pression sur sa
gorge. Il sentit ses doigts s’enfoncer dans son cou. Il n’arrivait plus à
respirer. Il essayait d’happer de l’air. Mais rien n’entrait plus dans sa
gorge.
-
« Toi tu ne vas nulle part on va causer après »
lui murmura alors le jeune homme juste avant de lui calquer la tête contre la
table en formica sur laquelle trônaient bières, chit et clopes.
Le roi de ce vaste domaine sentant son
pouvoir décliner et, d’un coup, ruisseler entre ses couilles, hurla au molosse
encore à ses côtés d’aller mordre ce « pouti
enefoiré ! ». Mais son regard se figea. Le jeune homme tendait la
main droit devant lui. On aurait dit qu’il voulait attraper quelque chose
d’imaginaire, peut-être même se prenait-il pour un Jedi. Etait-il complètement taré se demanda le Roi Milclock sur le
visage duquel commença à se dessiner un large sourire.
Mais soudain, il entendit des sortes de
gargouillis qui venaient d’à côté de lui. Il tourna alors la tête, regarda son
molosse qui se tenait la gorge. Des bulles de sang éructaient de sa bouche. Le
molosse tomba alors à genoux devant son bon roi qui se recroquevilla sur sa
chaise, son trône. Alors le molosse vomit la lame qui s’était plantée dans son
cou, son sang ruissela jusqu’à ses pieds. Il s’écroula.
-
« Quoua tou veusques ! Dje dône tou à
toua !... » hurla sa royale majesté Milclock « quoua tu veusques ! Quoua que
t’es ! »
-
« J’étais un petit pantin de bois et une
petite fée a fait de moi un vrai petit garçon. Comme le génie de la lampe j’ai
promis d’exaucer le moindre de ses désirs pour que jamais elle n’ait à
souffrir. Mais toi et tes bébés chihuahuas, vous l’avez plongée dans les
ténèbres. Sa douleur, sa tristesse ont réveillé le démon qui y sommeillait. Et
je suis ce démon »
-
« Dje peux éder toua…si, si, dje assoure toua,
dje peux éder. Dje peux éder toua. Je croua que toua tres melade dans tone
tête ! »
-
« On a tout fait pour ça, Tovaritch ! ».
Le jeune homme laissa alors glisser la
lame de son couteau sur la poitrine du Roi qui transpirait à grosses gouttes.
-
« Fé pô sta ! Fé pô sta !... »
lui implorait le Roi sentant cette lame appuyer contre sa peau « dje peux faire toua ritche, bôcoup ritche ».
-
« C’est vrai ce que tu dis ? »
-
« Oué, oué, dje montre à toua ! Dje
montre à toua ! » acquiesçait frénétiquement Milclock repoussant
doucement la lame de sa poitrine.
D’un coup, il hurla. Le sang gicla de
sa main. Cette lame venait de lui sectionner trois de ses doigts.
Puis, lentement, elle reprit son chemin
sur sa poitrine tandis que le Roi hurlait suppliant, assurant le jeune
homme qu’il pourrait faire de lui un homme riche. Mais il n’en avait rien à
faire de son fric. Ce qu’il voulait c’était que ce lâche qui utilisait des
enfants pour obtenir ce qu’ils voulaient, qui avait été jusqu’à blessé sa fille
pour ça, pour une console de jeux souffrait autant qu’elle. Elle, qui avait
espéré ces dernières semaines, elle qui avait fait des efforts à l’école pour
ça. Il voulait qu’il souffre comme elle avait souffert. Et rien au monde
n’aurait pu le détourner de ça.
Sa lame alors s’arrêta sur la gorge du
grand et bon Seigneur qui, désormais, n’en était plus un. Il pleurait et
pleurait, suppliait et suppliait.
D’un coup, la lame s’enfonça dans sa
joue, racla ses dents, déchira la chair de son visage en un flot de sang. Le
bon Seigneur tomba alors de son trône essayant de crier, de dire quelque chose.
Il se traina sur le sol, vers sa cuisine que sa petite cour avait déserté. Il
n’y avait plus, là, que la douleur pour lui.
Il se mit à ramper sur le sol. D’un
coup, il sentit la lame du couteau s’enfoncer dans son dos, le labourer comme
une charrue un champ. Une fois. Deux fois. Encore et encore. Et pourtant,
malgré ses gémissements sourds, il continuait à ramper sur ce sol qui se
couvrait de son sang.
Peut-être voulait-il attraper une arme.
Peut-être voulait-il autre chose. Peut-être y avait-il là-bas dans cette
cuisine quelque chose qui, pensait-il, pouvait encore sauver sa vie.
Tout à coup, il sentit un poids peser
sur lui. Il sentit alors entre ses jambes la froideur de cette lame se glisser,
s’insinuer. Et le Roi pleura. Il hurla alors d’un coup sentant ses couilles se
détacher de lui.
-
« Pleures pas. elles ne te servaient à rien de
toute façon…[le jeune homme se souleva de lui, fit quelques pas pour
s’accroupir devant ce roi hurlant]…je
crois que tu as compris maintenant : c’est ton dernier jour. Tu vas
mourir. Ta souffrance va bientôt s’arrêter. Mais celle que tu as infligée aux
autres va te survivre. Elle va vivre en eux très longtemps, peut-être même
toute leur vie…c’est ce que tu laisses au monde, tu crois que ça en valait le
coup ? Dis-moi ? ».
-
« Dje…Aaaah !...Dje… »
-
« Les gens comme toi ne comprennent jamais
même quant il est trop tard. C’est sûr ils regrettent…sur leur lit de mort. Ils
demandent pardon. Ils crient. Ils pleurent. Mais ils ne méritent rien de tout
ça parce qu’ils pètent de trouille. Tu n’es qu’un lâche, un pauvre lâche de
merde qui se traine sur le sol d’une cuisine minable où il va crever tout seul ».
Le Roi Milclock pleura alors à chaudes
larmes, pleura toutes les larmes de son corps, pleura sa souffrance, hurla sa
douleur.
D’un coup, la lame du couteau se planta
dans sa tête, cassa ses os, déchira sa chair jusque dans cette bouche qui avait
ordonné et fait tant de mal. Sur le sol de cette cuisine, le Roi s’affala, son
corps inerte déversant le peu de sang qu’il contenait encore.
Le jeune homme regarda la vie s’enfuir
hors de lui, éteindre son regard.
Enfin, comme Souffrance juste avant
elle, Vengeance fut satisfaite. Il n’éprouva rien d’autre que du soulagement
devant ce corps inerte. Jamais plus ce triste roi ne ferait de mal à quiconque.
Plus jamais.
Tout à coup, le jeune homme sentit un
poids se ruer sur lui. Gunz tenta de le frapper mais cette fois le jeune homme
était prêt. Il bloqua son coup et le retourna contre lui. Il l’envoya
valdinguer. Son corps se fracassa contre les vieux éléments de cette cuisine.
Gunz tomba alors au sol. D’un coup, ces éléments se décrochèrent du mur. Ils
déversèrent des liasses de billets de cinquante euros. Ces liasses grâce
auxquelles Milclock pensait avoir la vie sauve. Mais elles ne firent que se
répandre dans le sang et la pisse.
Le jeune garçon se releva du sol,
attrapa un couteau et regarda le jeune homme devant lui qui lui dit :
-
« Réfléchis bien à ce que tu vas faire
maintenant. Soit tu lâches ce couteau et tu vis pour tenter de devenir
quelqu’un de bien ou de pas trop mal dans ton cas soit tu finis comme lui. Ici
et maintenant. A toi de choisir ! ».
Il resta là à le regarder, à lui
laisser le choix. Gunz regardait ce fric. Tout ce putain de fric par terre. Il
pourrait l’emporter. Il pourrait être, lui aussi, un roi. Un roi putain !
Il leva les yeux vers ce jeune homme, devant lui, qui le regardait, froid, dur,
prêt à le terrasser, prêt à le détruire. Gunz soutint alors son regard, serra
la main sur le manche du couteau qu’il tenait. Prêt.
