Conte 3 - 3eme partie
Conte 3 - 3ème Partie
Milclock et les Cinq Petits Roquets
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« Casses-toi pauv’ con ! » lui
envoya-t-on depuis l’habitacle d’un véhicule, pressé.
Alors le jeune homme bien docilement
s’exécuta. Il traversa la rue claudiquant tenant la petite fille bien serrée
contre lui. Dans cette rue, le calme revint. Les gentils gens passaient et
repassaient comme si rien de ce qu’ils n’avaient pas voulu voir n’était arrivé.
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« Hep-là ! » l’interpella-t-on
aussitôt eut-il le pied posé sur le trottoir d’en face.
Le jeune homme se retourna pour voir,
deux francs chevaliers accourant vers lui la main sur leur arme de service.
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« On nous a dit qu’on vous avait
tabassé ? Qu’est-ce qui s’est passé, exactement ?! »
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« Les gens ont mal vus : je suis tombé,
Monsieur »
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« C’est pour ça que vot’ visage est en sang et
que vot’ petite sœur pleure de cette façon, on a dit qu’elle hurlait que… »
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« Ma fille…a eu peur…et je crois que moi-même
je lui ai fait très peur et peut-être même un peu mal en tombant. On va soigner
ça et ça ira mieux après, pas vrai ? ». La petite fille ne
répondit pas, elle se serra contre lui.
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« Ça va, petite ? » lui demanda
alors l’un des deux chevaliers tendant la main vers elle comme pour la toucher.
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« Ne vous approchez pas d’elle et ne la
touchez jamais sans mon autorisation… » s’interposa aussitôt le jeune
homme « si vous vouliez faire autre
chose que rester planqués c’était il y a cinq minutes pas maintenant…si vous
permettez, j’aimerai soigner ma fille ». A son regard, froid qui, pour
eux, en disait long sur ce que ce jeune homme devait penser, ils reculèrent.
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« Si on a des questions à… »
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« Je
suis simplement tombé et vous, vous avez des questions à me poser…ok…soit vous
m’emmenez et là vous devrez expliquer pourquoi vous n’avez rien fait alors que
vous étiez sur le coin en train de regarder comme tous les autres soit je m’en
vais et rien de tout ça n’est arrivé. Vous choisissez quoi ? ».
Les deux francs chevaliers se regardèrent et n’écoutant que leur courage infini
l’un des deux répondit :
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« Le sol est glissant par endroit soyez
prudent ! »
Le jeune homme, tenant bien serrée sa
petite fille contre lui, s’en alla et disparut parmi tous ces gentils gens bien intentionnés.
Plus tard, dans la soirée, le jeune
homme et la petite fille étaient rentrés chez eux, dans l’un des nombreux
immeubles de cette grande ville. Un bel immeuble jadis, qu’on laissait pourrir
aujourd’hui. Car ceux qui y logeaient n’étaient pas dignes du moindre intérêt,
de la moindre compassion. Ils n’étaient là que pour payer un loyer, justifier
de sa perception. Parfois, ils permettaient de satisfaire la volonté du
bailleur qui n’en était propriétaire que lorsque celui-ci devait justifier de
sa conformité auprès d’assurance peu regardante.
Et dans ce petit appartement meublé
confortablement même si les meubles dataient. Dans cette mignonne petite
chambre où les licornes régnaient en maîtresse absolue sur le rose qui en
recouvrait, généralement, les rêves, le jeune homme était agenouillé sur le
sol. Appuyé sur le bord de ce petit lit, il caressait affectueusement le visage
rougi de sa fille. Ses yeux encore humides trahissaient la peur et l’angoisse,
sa déception, son chagrin. Elle ne parlait plus de son cadeau que les quatre
petits roquets lui avaient volée. Elle ne parlait plus des jeux auxquels elle
voudrait jouer, des films qu’ils pourraient regarder ou des après-midi qu’ils
pourraient avoir tous les deux à jouer à la console comme elle ne cessait de le
répéter quelques heures plutôt. Elle ne parlait plus tout simplement.
Son regard, ce regard qu’elle avait
maintenant, il ne lui connaissait pas. Il avait l’impression d’avoir une autre
petite fille devant lui. Une petite fille dont on avait extrait, volé la petite
lumière qu’elle avait dans les yeux et qu’on l’avait remplacée par une sorte
d’affreuse obscurité.
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« Tu vas pas me laisser toute seule ? »
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« Tu sais bien que jamais je ne ferai ça…[il
lui caressa le visage]…tu sais quand je
t’ai vue pour la première fois, instantanément tu as tout changé comme ça, d’un
coup…[il lui effleura le bout du nez du doigt]…Pouf !...Tu avais l’air si fragile. On aurait dit une toute
petite poupée avec de gros yeux tout bleu…et moi tu sais je n’étais pas…[il
baissa la tête]…mais tu as tout changé.
Et…je t’ai dit que tu avais l’air d’être tellement fragile mais…mais…c’est pas
toi qui l’étais c’était moi. Et d’un coup, comme ça, sans que je comprenne
pourquoi ou…comment, tu m’as donné une force que je n’avais pas, que je croyais
ne pas avoir…que je n’aurai jamais eu si tu n’avais pas été là…et…depuis, tous
les jours tu me rends plus fort, meilleur. Et je ferai tout pour te protéger.
Tu es tout ce que j’aie, tu es ma petite toute petite princesse et je t’aime de
toutes mes forces…[il lui caressa alors délicatement la joue comme si elle
était le plus grand des trésors que le monde n’ait jamais porté]…jamais je ne laisserai quelqu’un te faire
du mal et si jamais quelqu’un y arrive quand même alors crois-moi il le paiera,
ça je te le jure ».
La petite fille se pelotonna alors
contre lui.
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« Tu crois que le Père Noël i’ va me ramener
une autre console ? »
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« Tu perds pas le nord toi, hein !».
Il lui fit alors un gros poutou dans le
cou, qu’il la fit sourire puis rire. Même si ce rire n’était tout à fait pas
celui qui était le sien, il n’avait pas disparu. Et c’était à lui qu’il
appartenait de faire en sorte qu’il ne disparaisse pas, qu’il ne disparaisse
jamais.
Et alors qu’elle s’endormait dans ses
bras, le regard de ce jeune homme et jeune père, aujourd’hui, changea. Il passa
du regard d’un homme qui regardait un ange à celui d’un homme qui se laissait
envahir par le démon.
Toute cette nuit-là alors que la petite
fille dormait, lui il resta derrière la fenêtre de cette chambre fixant les
lumières nocturnes de cette grande ville. Cogitant, réfléchissant, il revivait
cette journée encore et encore pour tenter de revoir leur visage, de comprendre
comment ils avaient fait, comment ils faisaient parce qu’ils n’en étaient pas à
leur coups d’essai. C’étaient certainement des habitués. Et ils allaient
forcément recommencer peut-être pas tout de suite. Peut-être pas dans la même
rue. Mais ils allaient recommencer. Il lui faudrait, seulement, être un peu
patient.
Dans les jours qui suivirent, il
arpenta les rues de ce beau royaume, de cette grande ville. Il parcourut les
échoppes illuminées, croisant le regard de tous ces gentils gens, qui ne lui
inspirait que l’indifférence le plus souvent de la répulsion. Il guetta dans
l’ombre, observa.
Et en cherchant…
