Conte 3 - 2eme partie
Conte 3 - 2ème Partie
Milclock et les Cinq Petits Roquets
Mais en cette période de fêtes, il
arrive parfois qu’une chose se passe, une seule petite et infime toute petite
chose pour que tout s’en retrouve bouleversé. Certains pourraient appeler cela
« miracle ». D’autres n’y
verraient, eux, que la bonne providence du destin. Et les derniers, eux, s’en
foutraient royalement.
Ce jour-là, comme chaque jour, le Roi
Pietro Milinckov surnommé Milclock, non pas parce qu’il portait plusieurs
montres au poignet mais parce que son visage était couvert de cloques, venait
de donner ses ordres à Gunz, Milo, Bastide, Tika et Moustik, ses cinq petits
roquets préférés.
Ils lui ramenaient, généralement, tout
ce qu’ils pouvaient choper. Le Roi, en retour, leur offrait protection, pitance
et logis. Et même parfois même quelques cadeaux. Et pour cette fois, leur
salaire, leur récompense serait de participer à un magnifique souper dans l’un
des plus somptueux restaurant de la grande ville, un magnifique restaurant aux
arches dorées.
Cela mit alors ces cinq petits roquets
en joie et, surtout, en appétit.
Comme à leur habitude, ils allèrent se
tapir dans l’ombre de ces jolies rues illuminées de milliers d’ampoules
scintillantes, décorées de sapin et de gros bonshommes rouges. Ils observèrent, guettèrent,
épièrent la proie parfaite en parfait petits prédateurs. Leur patience semblait
de pas avoir de limite. Leurs babines déversaient leur flot de salive gluante
dès qu’ils pensaient à ce qu’ils ingurgiteraient ce soir. Et rien n’aurait pu
les détourner des jolis bâtonnets de purée congelée et fris, de ces délicieux
petits pains ronds qui n’avaient été fabriqués dans aucune boulangerie, de
viandes tendrement hachées et mélangées entre elles somptueusement nappées
d’une sauce dont même en la goutant pendant dix ans on ne pourrait en définir
les ingrédients tellement ils étaient secrets…bref de tant et de tant de mets
tellement bien nommés qu’ils auraient donné envie à n’importe quel pékin
affamé. Et cela était loin d’être un hasard.
Alors ils restèrent là, des heures dans
le froid et dans l’ombre, guettant tous ces gentils gens arpentant cette rue
aux échoppes bien achalandées. Ils guettèrent leurs beaux paquets, leurs jolies
petites bourses bien gonflées. Mais aucun ne satisferait jamais le Roi, leur
Seigneur, leur Maître. Rien.
Au bout de longues heures d’attente,
alors que leur attention baissait et que leur estomac hurlait à la pensée de
ces arches dorées qui s’éloignaient, un jeune homme entra dans leur champ de
vision. Il n’avait rien de particulier. Il n’était qu’un quidam lambda sans le
moindre signe particulier, si ce n’était qu’il tenait un sac. Un beau sac de
papier bleu sur lequel d’étranges symboles avaient été peints : une croix,
un triangle, un rond, un carré tous marqués un grand « V » barré. Et
ces symboles les firent de nouveau saliver car ils savaient ce que ce sac
contenait. Milclock, lui-même, en aurait bavé assurément se disaient-ils en
bons petits roquets.
Alors ils ne le lâchèrent plus des
yeux. Rien n’aurait pu, maintenant, les arrêter. Ni le fait que ce jeune homme
ait quelques années de plus qu’eux ou qu’il les dépassait tous d’au moins deux
têtes, ni même le fait qu’il tienne fermement de son autre main une petite
fille qui semblait tellement impatiente d’ouvrir ce sac qu’elle ne pouvait s’empêcher
d’y regarder. Qu’elle soit sa sœur, sa fille, sa cousine ou même son chien, ils
n’en avaient rien à foutre. Il leur fallait ce que ceux-là avaient pour obtenir
ce qu’eux voulaient.
Deux de ces roquets les suivirent
pendant que deux autres surveillaient les alentours et que le plus vieux
d’entre eux guettait le bon moment.
Gunz avait les yeux qui parcouraient
cette rue, en long, en large et en travers, attendant, épiant le moindre moment
où ils ne feraient pas attention, guettant le moindre moment où les gentils
gens seraient les moins nombreux, jetant parfois un œil sur ses comparses.
Bastide et Milo, le plus calme et le
plus fougueux, marchaient quelques pas derrière le jeune homme et la petite
fille qui ne se rendaient pas compte qu’ils étaient désormais des proies. Il
regarda ensuite du côté de Tika et Moustik qui faisaient semblant d’attendre au
bout de cette rue, tels deux enfants s’amusant de la neige qui tombait de
nouveau.
Plusieurs minutes s’écoulèrent. Et Gunz
vit enfin le bon moment arriver. Le jeune homme et la petite fille allaient
s’arrêter pour traverser cette rue à moitié déserte. Quelques gentils gens
commencèrent à s’agglutiner autour d’eux attendant que le feu piéton passe au
vert.
Enfin, le petit bonhomme changea de
couleur. Les gentils gens, ce jeune homme et la petite fille s’apprêtaient à
traverser la rue quand, d’un coup, il sentit quelque chose de tellement dur lui
percuter le dos. Il en perdit l’équilibre. Il glissa sur la neige fondue qui
s’était agglutinée dans le ruisseau. Sa tête frappa sèchement le sol. Dans sa
chute, il entraîna la petite fille. Elle hurla de saisissement. Elle s’affala
de tout son long dans la bougnasse neigeuse. Sa joue râpa l’asphalte. Elle se
mit alors à pleurer comme, sans doute, jamais elle ne l’avait fait.
Le jeune homme sentit qu’on essayait de
lui arracher ce sac qu’il tenait. Alors il résista. Mais c’était sans compter
sur l’appétit d’ogre qui dévorait les entrailles des deux garçons qui tirèrent
plus fort sur ce sac, comme des damnés. Et la petite fille hurlait toujours, et
pleurait cette surprise devenue peur affreuse.
Le jeune homme s’y accrochait tellement
fort que le sac commença à s’arracher. D’un coup, comprenant qu’il ne lâcherait
pas, ne leur céderait rien, les jeunes roquets devinrent alors des loups
sauvages, immondes, incontrôlables. Rejoints par les deux autres qui faisaient
le guet au bout de cette rue, tous les quatre se mirent à le frapper.
Leurs baskets dégueulasses lui
frappèrent le visage. Le jeune homme, alors, put sentir l’odeur de la merde qui
en recouvrait les semelles, une fraction de seconde avant de sentir ses dents
craquer les unes sur les autres, ses mâchoires s’entrechoquer. Il sentit le
sang couler de son nez et envahir sa gorge, en exploser comme d’un geyser
rougeoyant. Ils le frappèrent dans le ventre. Il sentit alors leurs pieds
s’enfoncer en lui comme des pieux qui lui ouvraient, lui déchiquetaient les
tripes. Ils le frappèrent dans la poitrine. Il sentit alors ses côtes se
fissurer, une douleur tellement intense qu’il eut l’impression qu’elles lui
transperçaient les poumons. Il sentit son estomac se contracter comme s’il
allait dégueuler. Il sentit son cœur s’emballer comme s’il allait lui sauter
hors de la poitrine.
Ils le frappèrent encore et encore. Le
torse, la tête, dans le dos. Comme si des cancrelats invisibles lui
parcouraient tout le corps et qu’ils essayaient de les écraser. Ils
s’acharnèrent sur lui comme des démens drogués à l’avidité, comme s’ils
n’étaient plus que des fous exécutant une danse macabre autour de ce qui ne
devait plus être pour eux qu’un misérable tas de merde. Et la petite fille,
elle, hurlait. Ses cris envahirent tout. Les têtes, les corps, les cœurs. Ses
pleurs auraient pu briser n’importe lequel d’entre eux. Mais pas celui des
gentils gens d’ici. Moins encore les leurs. D’un coup, l’un des quatre
l’attrapa, par le col de son anorak, la souleva du sol.
-
« FERMES TA PUTAIN DE GUEULE !
SALOPERIE ! » lui hurla-t-il en pleine figure en la secouant.
D’un coup, il l’envoya valdinguer comme
si elle n’était rien.
Là, le jeune homme lâcha le sac. Et
bien que tout son corps lui fasse mal, il réussit à bondir pour rattraper la
petite fille, juste avant que le sol ne vienne la frapper.
Alors, les quatre roquets s’enfuirent
sous l’œil attentif de Gunz en retrait. Il observait que personne ne les suive
ou ne les filme ou que, peut-être, pris d’une sorte d’héroïsme mal placé, ne
leur donne la chasse.
Mais tous les gentils gens de cette rue
continuèrent leur chemin comme si rien ne se passait, comme des aveugles, des
sourds à toute autre souffrance, à toute autre peine que la leur. Aveugles et
sourds à tout ce qui ne les concernait pas ou qui pourrait mettre en péril leur
petite vie bien tranquille d’hommes courageux et de femmes indomptables, Tous
prêts à se dresser contre la moindre injustice, à combattre le mal sous toutes
ses formes du moment que ce soient les autres qui s’impliquent, qui le fassent
avant tout et surtout pour eux et pour elles.
Le jeune homme resta, là, un moment,
allongé dans cette boue de neige noire et grise, le sang ruisselant sur son
visage, la petite fille serrée contre lui. Elle hurlait toujours cette peur
qui, d’un coup, l’avait surprise, envahie. Cette peur qui lui avait pris ce
sourire, cette joie, cet enthousiasme qui était encore sien quelques secondes
plus tôt. Et les gentils gens passaient à côté d’eux sans même leur jeter un
coup d’œil, sans même leur tendre la main pour les aider à se relever ou ne
serait-ce que leur demander comment ils allaient.
Le jeune homme regarda ces quatre
roquets qui s’enfuyaient à toutes jambes hurlant et criant leur fierté et leur
joie. Il se redressa de ce sol, demanda à la petite fille si elle allait bien,
lui essuya la joue, le fin filet de sang qui y coulait et se releva. La neige
boueuse et l’eau glacée mêlée à son sang ruisselèrent son visage, sur ses
vêtements. Et alors qu’il tenait la petite fille sanglotant dans ses bras, il
regarda de nouveau ces quatre petits roquets qui disparaissaient dans la brume
neigeuse. Il commença alors à ressentir cette forme de rancœur que l’on ressent
lorsque quelqu’un vous prend, vous enlève, vous prive de ce qui est à vous, de
ce que vous avez, de ce que vous aimez. Très vite sa rancœur devint alors
colère puis haine et rage. Une rage qui appela deux vieilles amies nommée
Vengeance et Souffrance. La première murmura alors à l’oreille de l’autre qu’un
jour, très prochainement, leurs destins se croiseraient de nouveau. Très
bientôt. Mais pour le moment, il y avait plus important. Sans penser à sa
propre douleur, il serra très fort la petite fille contre lui pour la consoler.
Pour lui, il n’y avait qu’elle qui comptait.
