Conte 3 - 1ère partie
Conte 3 - 1ère Partie
Milclock et les Cinq Petits Roquets
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Bonne
lecture surtout et encore pardon.
Je
vous aime mes bigorneaux !
C’était la fin d’année dans le vaste
Royaume de Granville-Dutouprèz. La neige avait recouvert les rues et les
trottoirs de la plus grande de ses cités. Les odeurs de pin et de gaufres se
mélangeaient à celles des beignets et des pommes que l’on faisait griller. Les
gentils gens attirés par toutes ces échoppes qui avaient revêtu leurs habits de
lumière, s’empressaient d’acheter le plus beau des jouets, le plus cher des
parfums ou la plus jolie des cravates pour l’offrir à ceux, celles ou celui
qu’ils aimaient le plus qu’ils n’aimeraient jamais. Ils dépensaient sans
compter. Peut-être même que parmi eux un homme en costume blanc construisait le
plus grand parc d’attraction du monde entier. Et lui aussi avait dépensé sans
compter.
Oui,
juste comme ça…euh…je ne sais plus si je vous l’ai précisé que je prends des
médicaments à l’heure actuelle. Et pour être franc ça me fout la tête en vrac
donc...pardon.
Pardon
si tout ça part un peu…en vrille disons…de temps en temps. Voilà. Merci de
votre compréhension. Et pardon pour cette interruption du programme voilà qui
est dit ! Je vous rends l’antenne ! A vous Gonzac KilHégay !
Et on ne voyait que ça partout. Les
gentils gens qui allaient de-ci de-là, les bras chargés de sacs ou de paquets
cadeaux. Tous n’avaient que cela à la bouche. Tous n’avaient que cela en
tête : les fêtes. Les fêtes. Les fêtes ! Durant lesquelles il
faudrait se démarquer par son beau paquet, par son bon diner, par son beau
sapin. Et durant lesquelles il ne faudrait surtout pas, mais alors surtout pas,
agacer la belle-mère ou rendre jaloux les frères, les sœurs et les belles-sœurs
ou les beaux-frères en leur mettant sous le nez la belle vaisselle achetée
là-bas tout là-bas, les photos des dernières vacances à Marmazout-le-Grec ou la
belle et grosse bagnole. Tiens dans ta
gueule, du con ! Encore un bout de bûche ? Elle est bonne
hein ?! J’ai dépensé sans compter…pour que tu t’étouffes avec !
Mais eux, personne ne les voyait
jamais. Ou rarement. Ils étaient un peu comme le Yéti ou le Père Noël. Pendant
un temps, on y croit. Ensuite, on se demande s’ils existent. Puis, on finit par
en douter et plus tard on se fout complètement de leur existence.
Eux étaient comme ça. Aujourd’hui, tout
le monde s’en foutait. Et comme en plus, ils ne venaient pas de terres
lointaines pour fuir une guerre ou un génocide, ils n’avaient aucune chance
d’attirer le regard, la compassion ou la protection. Aucune chance pour eux de
finir dans un bidonville que même les rats finiraient par fuir.
Pourtant, ils étaient là, veillant,
guettant tous ces gentils gens qui allaient de-ci de-là. Et, comme les méchants
petits roquets qu’ils étaient, ils les enviaient. Salivant, bavant, ils
rongeaient leur os patientant, attendant leur moment.
D’un coup, parfois, tels des Morlocks, ils bondissaient hors de leur
tanière pour mordre les mollets des gentils gnous retardataires, de ceux qui
s’étaient trop éloignés du troupeau. Ces gentils gens, tellement surpris,
tellement affolés, en jetaient parfois leurs paquets au sol pour se sauver,
meuglant, beuglant, pleurant, s’agitant dans tous les sens pour qu’on vienne
les aider. Mais souvent, il était bien trop tard car ces petits roquets, déjà,
s’en étaient allés loin, loin, très loin pour se planquer.
Fidèlement, chaque fois, ils s’en
retournaient prestement vers leur maître, le Seigneur de ce Royaume espérant
que ce qu’ils lui rapportaient suffirait encore cette fois. Mais avec ce Roi
rien n’était jamais sûr. Rien n’était jamais certain. Car, bien qu’il ne soit
qu’un petit humain moyen, il était habité d’un appétit d’ogre pour tout ce qui
pouvait s’acheter, se vendre, se louer, se donner, pour tout ce qui avait de la
valeur et, surtout, pour tout ce qui pouvait se voler. Et cet appétit n’était
pratiquement jamais rassasié.
-
« Dâ, dj’aîîîme çô ! Dj’aiiime çô !
Ah-Ah-Ah ! » s’écriait-il quand ce qu’on lui apportait lui
plaisait.
Mais tout son petit royaume, toute sa
petite cour savait, aussi, ce qu’il se passait quand cela ne lui plaisait pas,
quand cela ne marchait pas comme il le voulait. Il était capable d’enfourcher
son plus rapide destrier et de retrouver n’importe qui n’importe où juste pour
le regarder dans les yeux et lui dire :
-
« Dj’ai eu tônt de biene pour toua ! Dj’ai
faist tônt de bonne tchoz pour toua ! Y toua, tou faisk quoua pour
moua ? Tou me vole, tou me trompes moi dje dis none ! Çô faist môl dane mone cœur. Alore toua tou
faire quoua si toua avoir môl comme moua ? Tu vôs vouar Doktor pou qui te
souâgne. Dje viaine vouar toua pour même tchoz ! Dje veusques guérir !
Y la steul fazone pour çô c’est que toua prenne mone môl ! ».
Généralement, c’était à ce moment qu’il
attrapait une chaise ou se jetait dans un fauteuil comme le bon Roi qu’il était
laissant à ses cerbères le soin de le soigner. Et il aimait regarder ce
seigneur-là.
Il se délectait des hurlements et des
suppliques. Il aimait qu’on le supplie. Il aimait qu’on lui promette monts et
merveilles. Et il aimait par-dessus tout qu’on lui dise, qu’on lui jure qu’il
régnait sur tout et sur tous sans exceptions, qu’on ne le décevrait plus, qu’il
avait droit de vie et de mort sur tous et toutes. Il aimait sentir cette chose
merveilleuse réchauffer son cœur meurtri, cette douce chaleur lui parcourir le
corps, ce délicieux petit pouvoir qui lui donnait cette force, cette toute
puissance. C’était un délice. Pourtant, jamais il ne laissait ses cerbères
aller trop loin. Cela aurait pu attirer l’attention, d’autres seigneurs
d’autres royaumes ou, même, dans le pire des cas, de chevaliers trop prompts à
voir la justice triompher.
Et le Roi ne voulait surtout pas
attirer l’attention. Il voulait juste régner sur son petit royaume, sur son
petit monde en maître absolu. Il ne voulait rien d’autre le Roi. Rien d’autre
que ce que tout le monde voulait obtenir : tout ce qu’il lui faisait envie
sans avoir à en payer le prix.
Et cela dura pour ce Seigneur.
Longtemps, très longtemps.
